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Souveraineté numérique : les DSI face à un nouvel équilibre entre résilience, IA et dépendances 

Dans les locaux de la rédaction d’Alliancy, Anne-Marie Thiollet (Orange Business), Rémy Mandon (Red Hat France) et Frédéric Sebag (Open) ont débattu des nouvelles équations de la souveraineté numérique. Entre résilience, choix technologiques et pression de l’IA, les DSI doivent redéfinir leurs arbitrages. 

Publié le 31 mars

Lecture 5 min.

Stéphane Bellec / Alliancy

Pendant longtemps, la souveraineté numérique est restée un sujet de principe, cantonné aux secteurs sensibles ou aux discours institutionnels. Elle s’impose aujourd’hui comme une contrainte très concrète dans les décisions d’architecture et d’exploitation. Le contexte y pousse : tensions géopolitiques, cybermenaces, incertitudes économiques, mais aussi transformation rapide des modèles technologiques. Premier constat partagé : les attentes des entreprises ont changé de nature. « La première demande, c’est la résilience », souligne Anne-Marie Thiollet, directrice adjointe produits et marketing chez Orange Business. Il ne s’agit plus seulement de sécuriser les systèmes, mais d’assurer la continuité d’activité « quels que soient les aléas », qu’ils soient cyber, industriels ou liés à la chaîne d’approvisionnement.  

Les infrastructures numériques (réseaux, cloud, environnements de travail) sont devenues critiques au même titre que les outils de production. Dans ce contexte, la question du choix s’impose avec force. « Les clients veulent le choix des technologies, du modèle opérationnel, de la localisation », détaille-t-elle. Derrière cette exigence, une volonté de ne plus subir une dépendance unique. Cloud public, privé, on-premise : toutes les options redeviennent pertinentes. « Le on-prem redevient même sexy », glisse-t-elle, signe d’un rééquilibrage en cours. 

"Garder la propriété de nos points de contrôle sur nos infrastructures est clé pour limiter les dépendances" - Anne-Marie Thiollet, directrice adjointe produits et marketing chez Orange Business

"Garder la propriété de nos points de contrôle sur nos infrastructures est clé pour limiter les dépendances" - Anne-Marie Thiollet, directrice adjointe produits et marketing chez Orange Business

Stéphane Bellec / Alliancy

Reprendre la main sur les infrastructures et les dépendances 

Cette évolution pousse certains acteurs à réaffirmer le contrôle sur leurs infrastructures critiques. Chez Orange Business, cela passe par la maîtrise directe des réseaux, du backbone international ou encore des câbles sous-marins. « Garder la propriété de nos points de contrôle est clé pour limiter les dépendances », insiste Anne-Marie Thiollet. 

Au-delà des actifs, la souveraineté repose aussi sur les compétences. La capacité à comprendre, comparer et opérer les technologies devient un levier central pour éviter les situations de verrouillage. « Il faut des ingénieurs capables de mettre en concurrence les solutions », souligne-t-elle, évoquant notamment le recours croissant à l’open source pour réduire certaines dépendances. 

Mais cette logique se heurte à une réalité économique : le numérique reste une industrie d’échelle. « Il faut arriver à passer à l’échelle », rappelle-t-elle, pointant les limites d’un marché européen encore fragmenté. L’enjeu consiste donc à concilier autonomie et capacité d’industrialisation, notamment en s’appuyant sur ses propres usages internes pour accélérer. 

"On ne peut pas résoudre un problème en en recréant un autre [...] la plus grande difficulté, ce sont les savoirs qui permettent de réussir ces projets" - Frédéric Sebag, président du groupe Open

"On ne peut pas résoudre un problème en en recréant un autre [...] la plus grande difficulté, ce sont les savoirs qui permettent de réussir ces projets" - Frédéric Sebag, président du groupe Open

Stéphane Bellec / Alliancy

La souveraineté, une question de savoirs 

Pour Frédéric Sebag, président du groupe Open, le cœur du problème est ailleurs. « On ne peut pas résoudre un problème en en recréant un autre », prévient-il. L’attention portée aux dépendances technologiques ne doit pas faire oublier un risque plus diffus : la perte de savoirs. Dans les projets de transformation, la difficulté n’est plus tant technique que cognitive. « La plus grande difficulté, ce sont les savoirs qui permettent de réussir ces projets », insiste-t-il. Externalisation, offshore, rotation des équipes : autant de facteurs qui ont progressivement éloigné certaines compétences critiques des entreprises. 

Ce constat prend une acuité particulière avec l’essor de l’IA. Si elle promet des gains d’efficacité importants, elle peut aussi accentuer les dépendances. « Si on met tout dans des moteurs d’IA et qu’on perd le knowledge, on recrée les problèmes de demain », alerte-t-il. 

Dans ce contexte, les modèles de delivery sont eux aussi questionnés. L’arbitrage entre offshore et proximité pourrait évoluer, notamment avec l’apport de l’IA générative. « On peut rediscuter de la compétitivité locale », avance-t-il, à condition de savoir combiner compétences internes et externes. 

Open source, portabilité et industrialisation 

Du côté de Red Hat, la réponse passe par l’ouverture et la portabilité. « Par définition, notre code est ouvert », rappelle Rémy Mandon, DG Red Hat France. Une caractéristique qui, selon lui, contribue directement à la souveraineté : « Le code appartient à ceux qui l’utilisent. » 

L’enjeu est de permettre aux entreprises de conserver des options. Pouvoir changer de fournisseur, de cloud ou d’environnement sans remettre en cause l’ensemble de l’architecture devient un critère clé. « Il faut pouvoir faire tourner les systèmes quel que soit le hardware ou le cloud », explique-t-il. 

"Le code appartient à ceux qui l’utilisent [...] il faut pouvoir faire tourner les systèmes quel que soit le hardware ou le cloud" - Rémy Mandon, DG Red Hat France

"Le code appartient à ceux qui l’utilisent [...] il faut pouvoir faire tourner les systèmes quel que soit le hardware ou le cloud" - Rémy Mandon, DG Red Hat France

Stéphane Bellec / Alliancy

Cette approche prend tout son sens avec la montée en puissance de l’IA et la prolifération des modèles. « Il y a déjà des millions de modèles disponibles », observe-t-il. Face à cette explosion, la question n’est plus seulement technologique, mais organisationnelle : comment orchestrer, sécuriser et maintenir ces environnements dans la durée ? 

L’open source apporte une partie de la réponse, mais pose aussi un défi d’industrialisation. « Tout va très vite, dans tous les sens », reconnaît-il. Le rôle des éditeurs et des intégrateurs devient alors essentiel pour transformer cette innovation diffuse en solutions robustes et exploitables. 

Un nouvel équilibre pour les DSI 

Au final, la souveraineté numérique apparaît moins comme un objectif absolu que comme un exercice d’équilibre. Entre innovation, dépendance et maîtrise, les DSI doivent arbitrer en permanence, dans un contexte de visibilité économique réduite. « Il y a des zones critiques où il faut les meilleures technologies, et d’autres où il faut privilégier la maîtrise », résume Frédéric Sebag. Encore faut-il que ces arbitrages soient compris au plus haut niveau de l’entreprise. « La souveraineté, c’est aussi de la gouvernance. » 

Pris entre exigence de continuité, pression d’innovation et contraintes budgétaires, les DSI ne peuvent plus se contenter d’optimiser l’existant. Ils doivent désormais construire des architectures réversibles, préserver les compétences clés et organiser leurs dépendances. 

La souveraineté ne disparaît pas derrière l’IA : elle change de nature. Elle devient une discipline opérationnelle, faite de compromis, de choix éclairés et de capacité à garder la main sur ce qui compte vraiment.