Géopolitique et avenir de l’Europe : les acteurs de la cyber face aux défis de la confiance numérique

 

À l’heure où de multiples fractures redessinent les équilibres mondiaux, la cybersécurité devient un enjeu stratégique pour l’Europe. La 17e édition du Forum InCyber (à Lille du 1er au 3 avril) met en lumière les tensions entre confiance numérique, souveraineté et ambitions géopolitiques.

 

À l’occasion de la 17e édition du Forum InCyber (anciennement FIC : Forum International de la Cybersécurité), la double thématique de la confiance et de la géopolitique est omniprésente. Les relations que l’Europe entretient avec les autres blocs (Russie, Chine, États-Unis) occupent en effet tous les esprits. En témoignent les différentes interventions ayant eu lieu lors de la plénière d’ouverture de l’événement.

« Nous sommes dans un moment particulier où la confiance s’érode et où le monde se fracture. Cette confiance, c’est celle des États entre eux, celle des citoyens vis-à-vis de leurs élites, celle que nous plaçons dans l’information et celle que nous avons dans nos alliés et partenaires… Nous sommes dans un moment charnière où nous allons devoir recomposer nos alliances », déclare Guillaume Tissier, Directeur Général du Forum InCyber.

 

Avoir confiance dans le « bouclier européen »

 

« Nous devons avoir confiance dans notre modèle qui commence par le bouclier européen inspiré et mis en place par Thierry Breton. L’enjeu est d’élever le niveau de résilience, niveau sur lequel la cybersécurité va jouer un rôle clé dans toute l’Europe, mais aussi chez nos partenaires africains ou au Moyen-Orient », ajoute Jean-Noël de Galzain. Président d’Hexatrust, l’association des PME et ETI françaises de la cyber.

Le Général Watin-Augouard, fondateur du Forum InCyber, commente de son côté : « Sans confiance, nous allons aliéner notre pensée, notre libre arbitre et notre autonomie stratégique. La confiance est une exigence qui concerne toutes les couches du cyberespace. Aujourd’hui, nous assistons à un reformatage du monde. Nous devons en être les acteurs, ce n’est pas une option, mais une ardente nécessité. Il est de notre devoir de tracer une autre voie, un autre chemin, de créer les conditions d’un new deal numérique, d’une ambition, d’un enthousiasme… qui place l’humain au cœur de tout le débat ».

 

L’Union européenne : simple puissance réglementaire ou vraie puissance géopolitique ?

 

Une table ronde a par la suite fait intervenir des experts du numérique, comme l’entrepreneur Tariq Krim, et de la géopolitique, comme l’ancien ambassadeur de France aux États-Unis, Gérard Araud. Lors des débats, ils se sont posé la question de savoir si l’Europe avait les moyens de s’imposer comme une puissance géopolitique. « Les 27 pays européens ont des visions, des intérêts et des histoires géopolitiques fondamentalement différentes. Un certain nombre de pays européens considèrent qu’ils ne doivent pas être une puissance géopolitique, que c’est ’sale’. Ils sont cependant peut-être en train de se réveiller compte tenu de ce qui arrive en Ukraine et à Washington. Je pense que l’Union européenne peut être une puissance pour des questions transversales, comme le changement climatique, mais pas en termes géopolitiques, car une telle puissance est fondée sur une armée et sur un peuple », analyse Gérard Araud.

 

« Construire les IA, pas seulement en parler »

 

Un avis que ne partage pas Augustin de Romanet, ex-PDG du Groupe ADP : « L’Union européenne, ce sont 450 millions de consommateurs, 30 000 milliards d’euros de stock d’épargne, un PNB par habitant égal à 35 fois celui de l’Inde… L’Europe possède des valeurs beaucoup plus anciennes que celles des États-Unis en termes historiques, ce qui rend le rebond possible. Si le rebond ne se faisait pas, ce serait une immense déception par rapport à une jeune génération que je considère comme exceptionnelle ».

Quant à la question de savoir si l’Europe est avant toute une puissance réglementaire et normative compte tenu des directives et règlements mis en œuvre ces dernières années (RGPD, DSA, DMA, AI Act, NIS2, DORA…), Tariq Krim, connu notamment pour avoir fondé Netvibes (agrégateur de contenus) et Jolicloud (système d’exploitation cloud), répond de la manière suivante : « La réglementation pour la réglementation n’a aucun sens. L’idée d’un environnement éthique, avec des IA éthiques, est bien évidemment intéressante. Mais le problème est qu’il faut construire ces IA, et pas seulement en parler. Nous avons aujourd’hui le bon discours, la capacité économique, la population, mais nous ne développons pas de produits à l’échelle, donc nous dépendons de produits qui ont des visions différentes de la nôtre ».