Trésoriers d’entreprise : la quête d’innovation… et d’IA

Les trésoriers d’entreprises savent-ils innover avec la tech ? Le mardi 18 mars se tiendra le Treasury Innovation Day organisé pour la 2e année par l’Association française des trésoriers d’entreprise (AFTE). Lionel Jouve, président de la commission fintech de l’AFTE, décrit les défis actuels de ce métier face au numérique… et à l’IA.

 

 

Pourquoi ce Treasury Innovation Day ?

 

L’AFTE est l’une des plus anciennes associations en Europe dédiée au métier de trésorier d’entreprise. Notre mission a toujours été de faciliter la transmission de l’information, mais également d’anticiper les sujets d’avenir. Au même titre que le reste de l’entreprise et de nos vies, la trésorerie se transforme rapidement avec la digitalisation : c’est pourquoi nous y avons dédié une commission transverse à tous nos autres sujets. Cette commission Fintech que je préside est guidée par la recherche de l’innovation et se réunit toutes les six semaines depuis dix ans. L’idée est que les trésoriers puissent poser des questions, comprendre et se former ; et c’est un succès non démenti. Nous avons donc décidé de lancer le Treasury Innovation Day (TID) afin de proposer une journée entière consacrée à l’innovation, qui soit bien distincte de notre événement annuel des Journées de l’AFTE, qui a lieu en novembre. Lors de TID, nous ne parlerons pas de sujets macroéconomiques ; l’ambition est vraiment de se concentrer sur le rapport des trésoriers à l’innovation. La première édition en 2024 et son objectif -ne présenter que des solutions déjà utilisables- a été très appréciée. L’événement a réuni 450 trésoriers, issus des grands groupes du CAC40 ou d’organisations plus modestes : il était naturel de reconduire cette année.

 

À quel point la profession de trésorier d’entreprise est-elle chamboulée par la technologie ces dernières années ?

 

À l’aune de ma carrière professionnelle, je me souviens de l’impact de l’apparition de l’email ou encore de celui des quotations en temps réel par exemple. Ces dernières années, nous sommes sur d’autres types de changements massifs : comme les nouvelles capacités de communication en temps réel entre des systèmes hétérogènes, avec des API par exemple. Les produits financiers sont également révolutionnés en étant encapsulés dans des tokens qui facilitent grandement leur transmission, l’achat et la revente, en fournissant tous les droits associés pour le propriétaire. La technologie apporte de la liquidité, de la rapidité, de la simplicité administrative… et c’est justement tout ce que le trésorier cherche. Et évidemment, l’autre grande tendance que nous constatons, est celle de la démocratisation de l’intelligence artificielle.

 

Quelles sont les conditions pour que les trésoriers s’emparent efficacement de l’IA ?

 

Pour le trésorier, l’une des problématiques principales des nouveaux usages amenés par la technologie, c’est qu’ils doivent être en permanence contrebalancés par la question de la sécurité. L’innovation ne peut pas mettre en danger l’entreprise. C’est pourquoi en matière d’usage de l’intelligence artificielle, tout n’est pas pertinent pour notre métier !

Il faut en effet avoir conscience que la clé d’un bon usage de l’IA viendra de la qualification et de la distillation des bonnes données pour obtenir les bons résultats. Les entreprises s’enthousiasment ainsi des approches dites de « lacs de données », mais encore faut-il que la donnée générée par un service ne soit pas juste déposée telle quelle dans ce datalake : l’essentiel est de s’assurer qu’elle est bien réutilisée par quelqu’un d’autre ; et que cela créé de la valeur. Ce n’est pas nouveau : la question se posait théoriquement déjà avec la multiplication des fichiers Excel… mais maintenant, cette capacité à ce que tous puissent contribuer et bien partager la donnée est devenue primordiale pour espérer créer des usages marquants avec l’IA. Quand on qualifie par défaut des données, qu’on ne sait pas vraiment où on les envoie et pourquoi… cela ne peut rien donner. Il est donc clair que la capacité à jongler efficacement avec de la data, à briser les silos de données, différenciera les entreprises à l’ère de l’IA.

 

Quelle est la maturité des trésoriers que vous accueillez lors du TID sur ces transformations ?

 

Une des grandes leçons que nous avons retenues de l’édition 2024, c’est que les petites structures s’en tirent plutôt bien, contrairement à ce que l’on pourrait penser : elles sont rapides et agiles, donc elles font beaucoup évoluer les usages rapidement pour aller chercher de la valeur. Elles n’ont pas le luxe de porter des projets trop longtemps et avec des équipes nombreuses, mais du coup elles vont vite à l’essentiel. Et je pense qu’elles font rapidement changer les mentalités de notre écosystème en posant beaucoup de bonnes questions.

Concernant le trésorier lui-même, il faut le voir comme un gardien du temple. Ce n’est pas un joueur de casino et il ne sera jamais dans la même logique que des entrepreneurs de la fintech ou des geeks avant tout attirés par la performance technologique. Pour le trésorier, la problématique, in fine, sera souvent « qui contrôle la data » ? La démocratisation rapide de l’IA générative a largement contribué à provoquer des prises de conscience autour de cette question. Avoir accès à la valeur de l’IA implique en effet de se demander « qu’est-ce que je suis prêt à y mettre ? ». C’est un équilibre entre risques et avantages sur lequel le trésorier peut être assez à l’aise pour réaliser des arbitrages.

 

Ces questions ont-elles poussé à un rapprochement des trésoriers avec les professions « tech » dans leurs entreprises, comme la DSI ou une éventuelle direction data ?

 

Nous estimons que cette proximité est effectivement très importante. Nous avons décidé de la célébrer lors de TID avec un appel : « Trésorier, venez avec votre DSI ! ». Comme je le faisais remarquer à l’instant, dans tout projet technologique, et en particulier IA, la question de l’accès à la data sera clé. À minima, il faudra déterminer si la donnée va être poussée auprès d’un tiers technologique, ou bien s’il faut lui permettre de venir en récupérer dans l’entreprise par exemple. Mais cela pose énormément de questions, selon les règles et les philosophies d’entreprise, selon la conception des systèmes d’information et la nature des politiques et pratiques de sécurité. La proximité avec la DSI prend tout son sens dans ce contexte.

Un exemple frappant : dans nos métiers, on ne se contente plus d’avoir un avocat avec nous pour négocier un contrat. Nous mettons aussi le DSI dans la boucle, car la « policy » informatique est trop importante et influente, si l’on veut obtenir des résultats dans un monde hyperconnecté.

 

TID, ce n’est donc pas qu’une affaire de start-up de la fintech ?

 

Quand on a créé la rencontre, notre idée initiale était effectivement de dire « venez rencontrer la fintech qui fera votre futur ». Mais nous avons aussi rencontré beaucoup d’acteurs qui nous ont dit : nous ne sommes pas des start-up, et pourtant on innove auprès de vos métiers depuis longtemps. Alors, nous avons décidé d’ouvrir plus largement les portes de la rencontre. Récemment, une agence de notation est venue me voir pour participer. Leur objectif : réfléchir à l’évolution de leurs propres systèmes, mais également comprendre l’évolution de la dépendance des entreprises à leurs nouvelles technologies. C’est une excellente nouvelle !

La prise de conscience du sujet de la dépendance est réelle chez les dirigeants. Chez les trésoriers aussi ! Cela devient un point crucial lors des discussions sur l’innovation. Vous utlisez le cloud ? Vous ne pouvez pas ignorer la question. Idem si vous comptez profiter de l’IA. Le trésorier se doit de se forger des convictions sur le sujet et en tout état de cause d’être vigilant. Car derrière c’est le sous-jacent de l’entreprise qui peut être fragilisé…

De manière générale, TID n’a pas été pensé uniquement pour rencontrer des futurs prestataires. Elle est là pour faciliter les échanges entre trésoriers également. Quand il s’agit de combattre la fraude, d’assurer la sécurité, de générer plus de confiance dans la place financière… Ce sont les comportements collectifs qui font la différence, plutôt que le choix de travailler avec telle ou telle fintech. Aborder le sujet de l’innovation pour le métier de trésorier, c’est un moyen de créer des convictions collectives.

 

Quels sont les principaux défis que vous voyez pour la profession de trésorier demain ?

 

Nous avons identifié trois sujets majeurs qui sont pour nous les clés de demain et qui concernent l’ensemble des métiers de la trésorerie. D’abord la capacité à capitaliser sur la « tokenisation ». Elle pousse à un retour aux fondamentaux de l’économie : la fluidification des processus. En agrégeant toutes les informations nécessaires à une transaction en un seul bloc, cette technologie permet de faciliter l’échange malgré l’accumulation de démarches. On le voit bien quand il est question d’émission d’obligations par exemple. Grâce à la tokenisation, le métier va s’alléger au quotidien, on va décentraliser un peu et être moins dépendants de grandes structures.

Ensuite, il y a le fait de bien s’emparer des possibilités offertes par les API, comme je l’expliquais, afin de favoriser les échanges entre des systèmes de plus en plus complexes et hétérogènes. Là aussi, la technologie doit permettre de fluidifier les échanges de données.

Enfin, il y a le défi de profiter de la vague IA pour gagner beaucoup de valeur en matière de qualification, de qualité et d’ordonnancement des données de l’entreprise. L’IA doit être l’occasion de mobiliser sur ces sujets difficiles. La capacité à faire un bond en avant en la matière va être un défi fondamental.