open source forever

Logiciel sous tension : Software Heritage, de l’archive mondiale à l’arme de souveraineté numérique 

Dix ans après sa création, Software Heritage renouvelle son partenariat avec l’UNESCO. Dans un contexte de tensions géopolitiques et de dépendances technologiques accrues, l’archive mondiale du logiciel open source revendique un nouveau rôle : passer de la conservation à la résilience numérique active. 

Publié le 28 janv.

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Archiver le logiciel n’est plus un geste patrimonial, mais un acte de pouvoir. Quand le code disparaît ou se ferme, ce sont des pans entiers de souveraineté qui s’évaporent. Cette réalité, longtemps cantonnée aux cercles d’experts, s’est imposée au cœur du débat public numérique. Le 28 janvier 2026, au siège de l’UNESCO à Paris, Software Heritage, association initiée par l’Inria, a célébré ses dix ans et le renouvellement de son partenariat fondateur avec l’UNESCO. Créée pour collecter, préserver et rendre accessible les logiciels open source produits dans le monde entier, l’organisation opère aujourd’hui la plus vaste archive publique de code source. "Le logiciel est l’un des fondements de la vie moderne sans préservation, les sociétés perdent leur capacité à comprendre comment les décisions ont été prises”, a rappelé Tawfik Jelassi, Sous-directeur général pour la communication et l’information à l’UNESCO, en ouverture du symposium. Plus encore, sa disparition fragilise l’éducation, la science et l’action publique. Mais derrière ces constats consensuels, une question affleure : préserver pour quoi faire ? À l’heure où l’accès au code peut être restreint par des sanctions, des logiques de plateformes ou des choix politiques, l’archive ne peut plus être un simple coffre-fort numérique. Elle devient une infrastructure critique, exposée aux mêmes rapports de force que les données ou les semi-conducteurs. 

 

De la mémoire numérique à la résilience active 

 

Dix ans après sa création, Software Heritage revendique une mue. “Le projet a évolué, passant d’une bibliothèque à un enjeu de long terme. C’est le logiciel qui impose désormais le rythme de l’innovation et structure l’ensemble des secteurs économiques”, a affirmé Bruno Sportisse, Président-directeur général de l’Inria. L’enjeu n’est plus seulement d’archiver, mais d’assurer la continuité et la résilience du patrimoine logiciel mondial. Cette ambition se traduit par des choix concrets : déploiement de sites miroirs à l’international, standardisation des identifiants logiciels, intégration dans les infrastructures de science ouverte, travaux sur la cybersécurité et l’IA responsable. “Le logiciel est bien plus fragile qu’on ne l’imagine. Sans redondance, une archive mondiale peut brûler comme la bibliothèque d’Alexandrie”, a expliqué Roberto Di Cosmo, fondateur et directeur de Software Heritage. La résilience est une condition de survie. Reste qu'elle ne se décrète pas. Ce changement d’échelle suppose des financements pérennes, une gouvernance internationale robuste et une capacité à résister aux pressions économiques des grands acteurs du cloud et des plateformes, aujourd’hui largement extra-européens. 

 

 
France et Europe : volontarisme politique, dépendance persistante  

 

Dans cet esprit, la France s’est voulue exemplaire. “Le logiciel open source est un bien public numérique, mais il est très fragile”, a souligné Marin Dacos, représentant de la Direction générale de la recherche et de l’innovation (DGRI), précisant que l'hexagone “a été le premier pays à se doter d’une politique nationale sur le logiciel libre”. Software Heritage figure désormais sur la feuille de route nationale des infrastructures de recherche. Le signal est fort. Pourtant, l’écosystème raconte une histoire plus contrastée. Les administrations et les entreprises restent massivement dépendantes de solutions cloud extra-européennes. Les chaînes logicielles critiques reposent sur des briques développées et maintenues hors du continent. Les tensions géopolitiques récentes l’ont prouvé : l’accès au code, aux mises à jour et aux dépendances peut devenir un point de vulnérabilité stratégique. Marin Dacos a insisté sur la nécessité de “construire des infrastructures ouvertes et résilientes pour garantir une souveraineté académique et scientifique”. Une ambition légitime. Pour autant, conserver le code ne garantit ni sa maîtrise industrielle, ni sa capacité à être maintenu, audité, ou encore, réutilisé sans dépendance. 

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Tawfik Jelassi, Sous-directeur général pour la communication et l’information à l’UNESCO
Bruno Sportisse, Président-directeur général de l’Inria
Marin Dacos, représentant de la Direction générale de la recherche et de l’innovation (DGRI)
Roberto Di Cosmo, fondateur et directeur de Software Heritage

Tawfik Jelassi, Sous-directeur général pour la communication et l’information à l’UNESCO

Fiona Slous / Alliancy

Entre vision politique et réalité opérationnelle 

 

Le renouvellement du partenariat UNESCO–Inria acte ici une reconnaissance internationale. “Aucune institution ne peut préserver seule les communs numériques”, a martelé Tawfik Jelassi, sous-directeur général pour la communication et l’information à l’UNESCO. Et Roberto Di Cosmo a conclu l’après-midi d’une même partition : “la coopération et les standards partagés sont la seule réponse crédible”. Le cadre est posé. Reste l’épreuve des faits. Faire du logiciel un bien public numérique mondial, vérifiable et transmissible constitue une promesse forte. Mais sans politiques industrielles cohérentes, sans obligations d’ouverture pour les logiciels financés sur fonds publics, sans investissements massifs dans des infrastructures européennes, l’archive risque de rester un garde-fou symbolique. À dix ans, Software Heritage a prouvé qu’il savait conserver la mémoire du code. Le défi de la prochaine ère sera plus politique que technique : transformer cette mémoire en levier de puissance et d’autonomie, faute de quoi la souveraineté numérique restera un discours bien archivé. Roberto Di Cosmo donne le mot de la fin : “Cette décennie n’est ni un commencement, ni une fin, mais bien la fin du début”