Pourquoi l’open source doit être au cœur de notre souveraineté numérique ?
William Méauzoone, DG et cofondateur de Leviia, éditeur français de solutions de stockage cloud et d’une suite collaborative 100% souveraine, analyse l'annonce de l'État de sortir progressivement de Windows au profit de Linux.
Publié le 27 avr. Lecture 4 min.
L'annonce a claqué début avril, l’État a acté la sortie progressive de Windows au profit de Linux sur les postes de travail des agents sommant chaque ministère de présenter sa feuille de route d'ici l'automne. « L'État ne peut plus se contenter de constater sa dépendance, il doit en sortir », a résumé David Amiel. Le symbole est puissant. Mais il serait dommage de s'arrêter là. Car derrière le choix d'un système d'exploitation se joue une question bien plus structurante : celle de la propriété du code.
En effet, la géopolitique ne s'arrête plus aux frontières terrestres ou maritimes ; elle s’exerce désormais, avec une brutalité croissante, dans nos infrastructures numériques. Alors que l’Europe cherche désespérément la voie d’une souveraineté numérique crédible, une erreur d'analyse persiste : celle de croire qu’un siège social situé sur le Vieux Continent suffit à garantir son indépendance. La véritable souveraineté n’est pas qu’une question de géographie mais aussi de propriété du code. Le constat est sans appel : les « hyperscalers » américains captent aujourd’hui près de 70% du marché européen du cloud. Une hégémonie économique et structurelle qui enferme l’acteur public au sein d’un contrat très difficile à rompre. Et quand on sait que le coût d’une migration vers un autre système peut représenter jusqu’à 30 % d’un budget IT annuel, on comprend mieux le phénomène d'enfermement (le fameux « vendor lock-in »).
La vraie mesure de cette dépendance dépasse les questions budgétaires
Si le fournisseur d’une administration publique disparaît demain, ses services continuent-ils de fonctionner ? Pour une collectivité qui opère une plateforme éducative servant des centaines de milliers d'usagers, un système documentaire pour des milliers d'agents d’un Opérateur de Services Essentiels (OSE) ou un outil de collaboration pour ses directions métier, la réponse est trop souvent non. Alors, que faire ? Les garde-fous existent et ils sont nécessaires. SecNumCloud fixe un standard utile. La récente mise à jour de la politique open source de l'ANSSI, structurée autour de la publication, la contribution, le renforcement de l'écosystème et l'usage interne de solutions libres, envoie un signal.
Autre élément notable : la circulaire du Secrétariat général du Gouvernement du 5 février 2026 sur la commande publique numérique recommande explicitement aux acheteurs publics de « privilégier le recours à des produits open source » et d'y voir un « facteur d'adaptabilité et de réversibilité ». Le cap est fixé. Mais ces cadres, aussi importants soient-ils, ne protègent pas à eux seuls contre une faillite, un rachat hostile, un virage stratégique ou les pressions géopolitiques qui peuvent, du jour au lendemain, transformer un prestataire en levier d'influence.
La sécurité périmétrique ne suffit pas quand le risque est structurel
Rappelons l’essentiel avant d’aller plus loin : la véritable souveraineté numérique ne réside pas seulement dans la nationalité d'un hébergeur mais aussi dans la capacité à ne jamais être prisonnier de sa solution. L'open source à gouvernance communautaire apporte cette garantie grâce à un mécanisme clé : le « fork ». Dans le monde du logiciel libre, « forker » consiste à reprendre le code source d'un projet pour en développer une version indépendante.
Un logiciel open source dont le code est intégralement ouvert et sous gouvernance communautaire peut être repris, audité, modifié, opéré par n'importe quel prestataire compétent. L'administration qui fait ce choix ne sélectionne pas un fournisseur, elle se dote d’une architecture qui la rend libre. Si l'opérateur faiblit, un autre prend le relais. Si l'éditeur change de cap, le code reste disponible. C'est la différence entre un outil qu'on utilise et un outil qu'on maîtrise. La Gendarmerie nationale l'illustre depuis plus de vingt ans : plus de 103 000 postes fonctionnent aujourd'hui sous GendBuntu, sa distribution Linux.
Attention cependant aux mirages. Tous les projets estampillés « open source » ne se valent pas. Un modèle « open core » (un noyau ouvert entouré de briques propriétaires indispensables) recrée la même dépendance qu'un logiciel fermé, sous un vernis de transparence. La question décisive n'est pas « le code est-il visible ? » mais « puis-je demain faire tourner l'intégralité du service sans l'accord de l'éditeur ? ».
Pour traduire cette logique en politique publique, trois leviers s'imposent :
Intégrer la « forkabilité » comme critère dans les marchés publics numériques. Un logiciel souverain est un logiciel dont le code complet peut être repris par un tiers, sans restriction. Ce critère, objectif et vérifiable, doit devenir aussi central que la conformité RGPD ou la qualification SecNumCloud.
Réorienter la dépense publique vers l'opérateur. Aujourd'hui, l'essentiel du budget cloud des administrations finance des licences propriétaires américaines. Il doit financer des opérateurs français capables de déployer, maintenir et sécuriser des solutions libres à l'échelle des grandes administrations.
Garantir la réversibilité par la licence. Une licence libre est ce qui permet, concrètement, qu'un autre opérateur reprenne le service si le premier faiblit. Sans elle, la réversibilité est théorique.

