Semi-conducteurs

8,7 milliards d’euros dépensés sans stratégie claire, la Cour des comptes alerte

Entre 2018 et 2025, la France a mobilisé 8,7 Md€ pour sa filière des semi-conducteurs. La Cour des comptes pointe un pilotage lacunaire, une stratégie imprécise et des risques sur le projet Liberty. 

Publié le 23 avr.

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Le silicium est devenu le nouveau pétrole de l’économie mondiale. Et la France a décidé d’en sécuriser l’accès en mobilisant des moyens publics massifs. Entre 2018 et 2025, 8,7 milliards d’euros ont été programmés, dont 5 milliards déjà versés. Cet effort place la microélectronique parmi les secteurs les plus soutenus par l’État. Pourtant, dans son rapport du 21 avril 2026, la Cour des comptes souligne une absence de vision consolidée et un manque de ciblage sur les priorités technologiques. L’État finance, mais peine à définir ce qu’il veut produire, pour quels usages et à quelle place dans la chaîne de valeur.  Sur un marché dominé par l’Asie et les États-Unis, ce flou stratégique fragilise l’ambition de souveraineté. Secteur critique, il irrigue de nombreuses filières, de l’automobile à la défense en passant par l’intelligence artificielle. Et, sans puces, pas d’industrie moderne. L’enjeu dépasse donc la seule politique industrielle. Il touche à la capacité du pays à sécuriser ses dépendances dans un contexte de tensions géopolitiques accrues.  

Liberty, pivot stratégique fragilisé 

Le cœur de la stratégie française repose sur un projet. Liberty. Implanté à Crolles, en Isère, il a pour mission de doubler les capacités de production nationales d’ici 2028. L’investissement atteint 7,5 Md€ au total, dont 2,9 Md€ de subventions publiques (1,8 milliard pour GlobalFoundries, 1,1 milliard pour STMicroelectronics). Mais le projet révèle rapidement ses fragilités. À la mi-2025, seul le franco-italien STMicroelectronics a engagé ses investissements et perçu 574 millions d'euros. De son côté, GlobalFoundries, partenaire clé américain, n’a pas encore lancé sa part du chantier. Pour cause, il n'a reçu aucun financement. Or, le modèle repose sur une coopération étroite entre les deux industriels. En cas de retard ou de retrait de l’un, c’est l’ensemble du projet qui perd en cohérence. La Cour souligne ici un défaut de conception. Les aides sont contractualisées séparément, sans mécanisme contraignant assurant la réalisation conjointe. À cette fragilité s’ajoute une lacune méthodologique. L’évaluation socio-économique préalable, obligatoire pour ce type d’investissement, reste incomplète. Cette évaluation doit normalement mesurer les retombées économiques, les créations d’emplois, les effets industriels et environnementaux, afin d’éclairer la décision publique. Son caractère partiel limite la capacité à juger de la pertinence du projet au regard des fonds engagés. 

Des aides massives, un pilotage éclaté  

Derrière l’affichage des 8,7 Md€ d’aides, la mécanique reste difficile à lire. L’État concentre l’essentiel de l’effort avec 7,7 Md€ programmés. Les financements européens pèsent 715 M€, les collectivités environ 220 millions d’euros. À ce socle s’ajoutent des leviers moins visibles mais structurants. Le crédit d’impôt recherche représente à lui seul 1,6 Md€ sur la période. Les interventions en fonds propres atteignent 3,6 Md€, notamment via Bpifrance. L’ensemble forme un soutien public d’une ampleur rare. Mais sa structuration interroge. Les subventions dominent largement, alors que les avances remboursables restent marginales. Les contreparties sont limitées, qu’il s’agisse d’emplois, d’ancrage territorial ou de retour financier. Cette générosité contraste avec des dispositifs étrangers plus exigeants. À cette faiblesse s’ajoute un problème de lisibilité. Les aides s’empilent entre échelons national, européen et local, sans outil consolidé pour en suivre l’ensemble. La Cour recommande la création d’un tableau de bord dès 2026. En l’état, le pilotage reste fragmenté. Et les délais d’accès aux financements, parfois proches de trois ans pour certains projets, peinent à suivre le rythme d’une industrie où les décisions se jouent en quelques mois. 

Une performance réelle, un impact incertain 

Au-delà des moyens et des outils, une question demeure. Les aides produisent-elles les effets attendus ? Les résultats économiques, eux, sont bien là. Le chiffre d’affaires de la filière française a progressé de 46 % entre 2018 et 2024, contre 35 % pour le marché mondial. La rentabilité s’améliore également. Les investissements en recherche ont permis des avancées technologiques notables, notamment dans le cadre du plan Nano 2022. Mais ces indicateurs ne suffisent pas à trancher. La Cour souligne l’impossibilité d’établir un lien direct entre ces performances et les 5 milliards d’euros effectivement versés sur la période. L’impact sur l’emploi, lui, n’est pas suivi de manière consolidée, malgré une filière qui compte environ 53 600 salariés. Plus problématique encore, l’objectif de souveraineté industrielle reste sans véritable instrument de mesure. Aucun indicateur ne permet de savoir quelle part des besoins français est couverte par la production nationale, ni si les capacités progressent sur les segments stratégiques. Dans ces conditions, il devient difficile d’évaluer si les milliards engagés réduisent réellement la dépendance aux acteurs asiatiques et américains, ou s’ils accompagnent simplement la croissance d’un secteur déjà dynamique. 

Une ambition européenne encore dispersée 

Le constat s’inscrit dans un contexte plus large. L’Union européenne ne représente qu’environ 7 % de la production mondiale de semi-conducteurs et reste quasi absente des technologies les plus avancées. Le Chips Act vise à porter cette part à 20 % d’ici 2030, avec 43 Md€ de financements publics. Mais ce plan repose largement sur les États membres, qui déploient chacun leurs propres stratégies. Cette fragmentation favorise la concurrence pour attirer les investissements, au détriment de la cohérence d’ensemble. Dans ce paysage, la France occupe une position centrale, avec 11 % de la production européenne et un tissu industriel structuré autour d’acteurs comme STMicroelectronics et le CEA-Leti. Mais sans coordination renforcée, ces atouts risquent de rester insuffisants face aux stratégies offensives des États-Unis et de la Chine. La France a franchi un cap budgétaire. Pas encore un cap stratégique. Dans la guerre des puces, l’argent ne fait pas la souveraineté. Le cap, si.