Chronique

Acculturation à la sécurité numérique : le cas saisissant de la cyberpsychologie africaine

Notre chroniqueur Michel Juvin poursuit sa mise en avant de jeunes talents de la cybersécurité, en présentant un travail original et inspirant qui a retenu son attention.

Publié et mis à jour le 20 mars

Lecture 7 min.

Dans la cadre de sa formation à l’ESG Executive MBA CMSRI Alassan Kamara a rédigé un excellent mémoire sur la cyber-psychologie africaine. Au-delà d’être interpelé par le titre, ce mémoire trace l’historique de l’évolution de hackers depuis le Nigéria (chassé par la loi 419 issu du fameux SCAM du directeur financier qui veut sortir de l’argent du pays par l’intermédiaire de votre compte bancaire !) vers le Bénin puis la Guinée et la côte d’Ivoire et le Sénégal. En France, nous avons suivi cette évolution par l’arrivée des arnaques en langue française et découvert ce que l’on appellera plus tard les « brouteurs africains » à ne pas confondre avec les chasseurs au « chalut » et les attaques au gros poisson « whaling ».

Ce mémoire explique comment la technologie et l’accès à l’information, par l’intermédiaire du téléphone portable, s’est infiltrée dans les familles en ville ainsi qu’à la campagne et rappelle le rôle du grand frère, du chef de famille, de l’Imam et du Griot dans la communication intergénérationnelle.

Ainsi, il détaille intelligemment les clefs pour communiquer vers une culture africaine qui n’a pas l’habitude de suivre les principes et ordres des anglosaxons ! Il met en évidence l’un des principes de base de toute communication qui est de s’adapter à son public !

Un mémoire riche d’enseignement et Alassan Kamara, expert cyber reconnu et multi-diplômé est toujours prêt à partager son expérience. Je vous joins un extrait de ce mémoire. N’hésitez pas à le contacter si ce domaine vous intéresse.

Développer une cyberpsychologie africaine afin de promouvoir une cybersécurité souveraine en Afrique – par Alassan Kamara

La cybersécurité en Afrique est à la croisée des enjeux technologiques et des valeurs culturelles, sociales et psychologiques propres au continent. Ce travail de recherche est basé sur une approche multidisciplinaire qui intègre les spécificités africaines pour renforcer la souveraineté numérique. À travers une analyse approfondie, il répond à une problématique unique, celle de l’interaction entre l’utilisateur africain et son environnement numérique. Pour résoudre les défis soulevés, des recommandations adaptées ont été formulées.

Influences culturelles en cybersécurité

La cybersécurité est un enjeu stratégique mondial. Les données numériques, souvent qualifiées d’« or noir du XXIe siècle » sont le socle des échanges économiques, sociaux et politiques. Si l’Europe et l’Amérique du Nord ont adopté des réglementations avancées, comme le RGPD ou la directive NIS2, le contexte africain présente des caractéristiques distinctes qui nécessitent des solutions spécifiques. L’accès aux infrastructures sur le continent reste inégal. Les faibles niveaux de sensibilisation et la diversité culturelle influencent l’utilisation des technologies sur le continent. Le travail mené souligne que la cybersécurité en Afrique ne peut être envisagée sans tenir compte de ces variables.

Cyberpsychologie africaine

Notre étude repose sur le concept novateur de cyberpsychologie africaine, qui se distingue des approches globales en insistant sur les particularités locales. Cette discipline, encore émergente, s’intéresse à la manière dont les utilisateurs africains interagissent avec les technologies numériques en fonction de leurs spécificités culturelles et sociales. La cyberpsychologie africaine est un champ de recherche interdisciplinaire. Le mémoire met en lumière des aspects comme la perception des risques, les motivations d’utilisation des outils numériques et les comportements face aux cybermenaces dans l’environnement africain. L’un des apports majeurs de ce travail réside dans son cadre théorique, qui mobilise des concepts tels que la théorie de l’appropriation technologique, la théorie des usages et gratifications, et la théorie de l’identité sociale.

« L’Ubuntu »

La théorie de l’appropriation technologique est utilisée pour expliquer comment les technologies, souvent conçues dans des contextes occidentaux, sont adoptées et adaptées en Afrique pour répondre à des besoins locaux. Le mémoire met en évidence le fait que dans de nombreux cas, l’appropriation des outils numériques est collective. Cela reflète les valeurs culturelles africaines comme l’Ubuntu, qui promeut la solidarité et le partage. Cette perspective permet de comprendre des phénomènes comme le développement du mobile money qui est une innovation technologique adaptée au contexte africain, où l’inclusion financière est une priorité. Cette capacité d’adaptation témoigne de la résilience numérique des populations africaines.

Des codes et des proverbes spécifiques aux cultures locales

En s’appuyant sur la théorie des usages et gratifications, nous avons examiné les motivations des utilisateurs africains dans leur recours aux technologies numériques. Il montre que les plateformes comme WhatsApp et Facebook sont largement utilisées non seulement pour maintenir des liens sociaux, mais aussi pour faciliter les échanges commerciaux et les transactions financières. Ces usages, qui répondent à des besoins spécifiques comme l’intégration sociale et l’épanouissement personnel, révèlent une dimension culturelle forte. Le travail mené souligne également que les comportements en ligne sont influencés par des structures sociales hiérarchiques. La théorie de l’identité sociale permet d’explorer comment les individus construisent leur identité numérique en lien avec leurs valeurs culturelles et leur appartenance communautaire. En Afrique, cette identité est souvent multilingue. Elle est aussi marquée par l’utilisation de codes et de proverbes spécifiques aux cultures locales. Nous avons démontré que cette identité numérique se développe dans un contexte dans lequel les outils numériques sont perçus comme un prolongement des pratiques communautaires. Cette perspective enrichit la compréhension des dynamiques sociales et culturelles à l’œuvre dans le cyberespace africain.

Déficit de sensibilisation

Notre travail a adopté une méthodologie basée sur deux enquêtes qualitatives réalisées au Sénégal. La première enquête s’adresse à des utilisateurs lambdas pour explorer leurs perceptions et pratiques en matière de cybersécurité. La seconde cible, ce sont les professionnels du secteur. Ces enquêtes mettent en lumière des disparités significatives dans l’adoption des technologies et la sensibilisation aux risques numériques. Si la majorité des internautes sénégalais déclarent utiliser des smartphones pour se connecter, une proportion importante n’a pas conscience des risques liés à l’absence de protections comme les antivirus ou l’authentification à deux facteurs. Cette situation reflète un déficit de sensibilisation et d’éducation qui constitue l’un des principaux obstacles à la mise en place d’une cybersécurité efficace. Du côté des professionnels, les résultats des enquêtes révèlent une perception partagée des défis structurels, de l’accès inégal aux technologies et de l’absence de cadre législatif adapté. Cependant, ils soulignent également des opportunités comme le rôle croissant des partenariats public-privé et le développement de campagnes de sensibilisation. Ces efforts sont perçus comme essentiels pour améliorer la maturité cybernétique sur le continent.

Les apports d’un mémoire dédié à la cyberpsychologie africaine

L’une des contributions les plus significatives de notre mémoire réside dans ses recommandations stratégiques. Il propose de renforcer l’éducation et la sensibilisation. Nous mettons l’accent sur les programmes de formation adaptés aux besoins des utilisateurs, ainsi que des campagnes de communication dans les langues locales. Il met aussi en avant l’importance d’investir dans des solutions technologiques locales conçues pour répondre aux défis spécifiques du continent, comme les applications fonctionnant hors ligne ou basées sur la syntaxe USSD. Au-delà du cadre africain, ce mémoire apporte une contribution universelle à la réflexion sur la cybersécurité. Le fait de mettre en avant les dimensions humaines et culturelles équivaut à évoquer des alternatives aux modèles occidentaux, souvent centrés sur les aspects techniques. Il démontre que la cybersécurité ne peut être efficace sans une compréhension profonde des contextes sociaux et culturels dans lesquels elle s’inscrit. Sans aucun doute, notre étude enrichit le débat académique en proposant une réflexion théorique solide, appuyée par des données empiriques et offre des solutions concrètes pour répondre aux défis de la souveraineté numérique. Sa contribution réside dans sa capacité à relier les dynamiques technologiques aux réalités humaines. Cette approche novatrice qui allie rigueur scientifique et pertinence, fait de ce travail un modèle pour les futures recherches en cybersécurité.