Science à crédit

AMI Labs lève 1 milliard d’euros et affole déjà l’IA

La startup AMI Labs, fondée à Paris par Yann LeCun, lève plus d’1 milliard de dollars et devient licorne sans produit. Un pari technologique et stratégique sur les world models.

Publié et mis à jour le 11 mars

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AFP

1,03 milliard de dollars levé. Pas de produit. Pas de marché adressé. Pas encore de modèle déployé. AMI Labs démarre pourtant déjà comme une licorne valorisée à 3,5 milliards de dollars. L’opération marque le plus gros tour d’amorçage jamais bouclé en Europe, d’autant plus à un stade aussi précoce. L’ampleur du financement dit beaucoup de l’état du marché. Les investisseurs n’achètent pas ici une traction commerciale ni un produit déjà adopté par des entreprises. Ils financent une hypothèse scientifique portée par l’un des pionniers du deep learning, Yann LeCun. Une thèse selon laquelle les LLM plafonnent dès qu’il s’agit de comprendre le monde physique. AMI Labs transforme cette critique en programme industriel. L’ancien expert IA de Meta veut développer des systèmes capables de modéliser des environnements complexes, d’anticiper des actions et d’en simuler les conséquences. Autrement dit, passer d’une IA qui génère du texte à une IA capable de raisonner sur le réel. 

Un milliard, mais quelle souveraineté ? 

Ce pari technologique explique l’ampleur de la levée, mais la composition du tour de table éclaire surtout la cartographie du pouvoir dans l’IA. Le siège social s’ancre à Paris et alimente le récit d’un réveil européen, certes, mais derrière la vitrine européenne, le financement, lui, reste profondément international. Le tour de table réunit Cathay Innovation, Greycroft, Hiro Capital et HV Capital, mais aussi Bezos Expeditions, le family office de Jeff Bezos. Des acteurs asiatiques comme Temasek participent également à l’opération, aux côtés d’industriels comme Toyota Ventures ou Samsung. Plusieurs figures du capitalisme français apparaissent également parmi les investisseurs, dont Xavier Niel, Aglaé Ventures (famille Arnault), Artémis (famille Pinault), Daphni, Serena ou encore l’Association familiale Mulliez et le groupe Dassault. Se pose ici la limite du storytelling souverainiste. D’un côté, AMI Labs valide l’attractivité de Paris, après Mistral, et confirme que la capitale peut aimanter des projets deep tech mondiaux. De l’autre, elle rappelle crûment que l’Europe dépend encore largement de capitaux mondiaux capables d’absorber des investissements massifs et des horizons de retour très longs. Le symbole compte. L’indépendance, elle, reste à en devenir. 

Une équipe issue du cœur de Meta 

La confiance des investisseurs tient aussi à la composition de l’équipe fondatrice. AMI Labs rassemble plusieurs profils passés par les laboratoires d’intelligence artificielle de Meta, où Yann LeCun dirigeait la recherche mondiale. Alexandre Lebrun, ancien responsable du développement de l’assistant M chez Meta et fondateur de Nabla, prend la direction générale de la startup. Laurent Solly, ex-vice-président Europe du groupe de Mark Zuckerberg, supervise l’exécution opérationnelle. La direction scientifique repose notamment sur Pascale Fung, ancienne chercheuse de DeepMind, et Saining Xie, passé par Meta et Google DeepMind. Michael Rabbat, ex-responsable de la recherche au sein du laboratoire FAIR cofondé par Yann LeCun, pilotera les travaux sur les world models. La startup prend ainsi la forme d’un laboratoire d’élite devenu véhicule industriel. Le marché ne finance pas seulement une architecture technique alternative, il finance une concentration exceptionnelle de réputation académique, d’expérience produit et de réseaux internationaux. L’ensemble forme une structure hybride, à mi-chemin entre laboratoire de recherche et startup technologique. Une configuration qui rappelle les premières années d’acteurs comme DeepMind ou OpenAI, lorsque la frontière entre recherche fondamentale et industrialisation restait encore floue. 

Le pari des world models 

Là encore, l’analyse oblige à nuancer l’enthousiasme. Une équipe brillante abaisse le risque scientifique relatif, pas le risque industriel. Les travaux de la startup s’appuient sur une approche alternative aux grands modèles de langage. Les LLM ont démontré leur puissance pour générer du texte, du code ou des images. Mais ils restent fondamentalement basés sur des données textuelles et sur la prédiction statistique de séquences. Pour Yann LeCun, cette architecture ne permettra pas d’atteindre un niveau d’intelligence comparable à celui des humains. Les world models visent à combler cette lacune. Ils reposent sur l’apprentissage à partir de vidéos, d’environnements 3D ou de données spatiales afin de construire des représentations abstraites du monde. L’objectif consiste à permettre aux machines d’anticiper des actions et leurs conséquences, un mécanisme proche des modèles mentaux utilisés par les humains pour raisonner. Mais le passage du papier au produit demeure redoutable. Il faut avaler du calcul à une échelle colossale, construire des jeux de données exploitables, prouver la robustesse en conditions réelles, puis convertir cette avance en cas d’usage solvables. Robotique, industrie, santé, simulation : les terrains applicatifs cités impressionnent, mais aucun ne pardonne les démonstrations incomplètes. Dans cette séquence, AMI Labs vend une rupture scientifique, le marché, lui, attendra tôt ou tard une rupture économique. Et c’est souvent là que les laboratoires les mieux financés se heurtent au mur du réel.  

L’après-LLM commence, mais rien ne dit qu’il parlera français 

Le point le plus intéressant n’est peut-être pas la levée elle-même, mais le moment qu’elle consacre. AMI Labs surgit alors qu’une partie de l’écosystème commence à douter de la toute-puissance du paradigme LLM. Les géants américains continuent d’injecter des milliards dans des modèles toujours plus vastes, mais la question de la prochaine frontière technologique se pose avec une acuité nouvelle. Fei-Fei Li, avec World Labs, a attiré, elle aussi, des montants considérables autour d’une approche centrée sur la compréhension du monde physique. DeepMind et OpenAI explorent également des trajectoires mêlant perception, action, simulation et planification. Autrement dit, Yann LeCun n’ouvre pas un sentier désert, il s’installe sur une nouvelle ligne de front. Ce qui distingue AMI Labs, ce n’est donc pas seulement l’idée, mais la capacité à l’adosser immédiatement à un financement massif et à une base parisienne. Pour la tech française, l’opération pèse lourd. Elle élargit le récit national au-delà de Mistral, signale qu’un projet de recherche radical peut encore se financer en Europe et replace Paris dans les radars mondiaux des talents. Mais, elle impose aussi une discipline analytique. Une première européenne ne vaut pas une victoire industrielle. Désormais, le temps du récit s’achève. Celui de la démonstration commence.