ENQUETE
Apprendre à apprendre, le pari risqué des écoles face à l’obsolescence tech
Face à des technologies plus rapides que leurs cursus, les écoles misent sur l’autonomie et la veille. Une parade à l’obsolescence qui alourdit aussi la charge étudiante.

Le programme parfait naît périmé. Ajouter un cours à chaque nouveau langage, framework ou modèle d’IA condamnerait les écoles à courir après un marché qui aura changé avant la remise des diplômes. Le World Economic Forum estime que 39 % des compétences clés mobilisées au travail évolueront d’ici 2030. “À peine on a commencé à former un élève que déjà, le temps de formation étant de trois ans, ce sur quoi on l’a formé a changé”, résume Gabrielle Landrac, directrice des formations de l’Institut Mines-Télécom (IMT). Dans cette école, rattachée au ministère de l'Économie et des Finances, les ajustements interviennent donc au niveau d’une unité d’enseignement ou d’une option. Les grandes réformes, elles, interviennent tous les sept à dix ans selon la directrice des formations. Le grand soir pédagogique s’accommode mal du rythme de sortie des technologies. EPITA préfère donc alléger ce qui doit bouger. Les mises en situation proposées aux étudiants restent stables quatre à cinq ans tandis que les ressources techniques évoluent d’une promotion à l’autre. “On ne va pas ajouter un cours de Java, de tel framework, de telle technologie ou de Web3 à chaque demande”, tranche Bashar Dudin, directeur des formations et de la pédagogie d’EPITA. La nouveauté ne mérite pas davantage un strapontin parce qu’elle fait du bruit. Les fondamentaux offrent aux écoles le luxe d’attendre. Mathématiques, algorithmique ou architecture survivent aux modes logicielles. “L’enseignement doit être imperméable à l’effet de mode. Sinon, vous jouez avec les gamins”, averti Sébastien Dhérines, directeur de l’école 18.06. Le premier enjeu n’est plus de suivre la technologie. Il est de savoir laquelle mérite d’être suivie.
Le marché donne le la… parfois trop fort
Reste à décider ce qui relève, ou non, de la mode. Les entreprises servent de radar. L’IMT les associe à ses conseils de programme et de perfectionnement aux côtés d’enseignants-chercheurs et d’étudiants tous les deux ans. Epitech resserre encore la boucle. Elle affirme réunir ses comités de perfectionnement au moins trois fois par an. Une récente enquête sur l’ingénierie logicielle aurait recueilli près de 1 800 réponses auprès de 3 000 entreprises sollicitées. “Quelles sont les compétences qui font défaut dans vos recrutements ? Qu’est-ce que vous n’arrivez pas à recruter ?”, détaille Laura Hassan, directrice générale d’Epitech. Mais le marché n’a pas toujours un coup d’avance. Lors d’un stage, Quentin Sornin, étudiant à l’ECE, utilisait déjà ChatGPT comme appris dans sa formation, lorsque certains collègues découvraient encore l’outil. “Mes collègues me demandaient, mais qu’est-ce que tu fais ?”, relate l’étudiant. Le signal du marché, bien que précieux, peut aussi arriver avec une date de péremption.
“L’enseignement doit être imperméable à l’effet de mode. Sinon, vous jouez avec les gamins”,
L’étudiant Julien Reynaud a intégré en 2022 une nouvelle spécialité de l’École nationale supérieure d'électrotechnique, d'électronique, d'informatique, d'hydraulique et des télécommunications (ENSEEIHT) toulousaine consacrée à l’intelligence artificielle. À sa sortie, le secteur n’avait plus rien d’une niche. “Le problème sur le marché du travail, c’est qu’il y a plein de gens avec le même profil que moi, sortis de petites filières IA que les écoles viennent de créer”, déplore-t-il. Une pénurie peut attirer les cursus puis les diplômés. Le mouvement corrige le manque avant de créer une concurrence entre diplômés aux profils voisins. Si l’entreprise renseigne sur le présent, elle ne garantit pas le marché de l’emploi trois ans plus tard.
Le cours perd la main
Puisque personne ne peut prédire la prochaine compétence en tension, les écoles changent de pari. Elles ne cherchent plus seulement à remplir la boîte à outils. Elles veulent apprendre à la reconstruire. “On ne forme pas un ingénieur pour sa sortie de l’école, On forme un ingénieur pour l’ensemble de sa carrière professionnelle”, défend la directrice des formations de l’Institut Mines-Télécom. À EPITA, cinq étudiants peuvent travailler plus d’un mois sur un problème ouvert comme le déneigement de Montréal. Aucun corrigé ne les attend au bout de la route. Il faut analyser le problème, mobiliser les cours, choisir des technologies puis défendre les arbitrages. “Il n’y a pas de solution unique. Ce sont des choix faits tout au long du trajet”, explique Bashar Dudin. Le savoir n’arrive plus avant son usage. Le besoin le convoque. Epitech pousse le principe jusqu’à refuser la matière comme unité centrale de son cursus. L’école part de compétences à acquérir et les injecte dans des projets. “On attend de l’étudiant qu’il auto-construise son savoir et ses compétences”, expose Laura Hassan. L’apprentissage déborde même du programme. Un étudiant de l’ECE, Quentin Sornin mène au sein de la Junior-Entreprise des missions pour de véritables clients et applique des compétences techniques à des usages commerciaux absents de ses cours. D’autres associations travaillent sur la voiture autonome, la robotique ou la cybersécurité. Les technologies que l’école n’a pas retenues peuvent ainsi entrer par ses marges. Le professeur perd son monopole sur la connaissance. L’étudiant récupère une partie de la charge.
Trois semaines dans le grand bain
Epitech ne cache pas la brutalité de l’apprentissage. Chaque rentrée, tout commence par la “piscine”, trois semaines d’immersion intensive centrées sur la pratique. En première année, le langage C sert de plongeoir. Peu d’étudiants le maîtrisent à leur arrivée et son faible niveau d’abstraction oblige à se confronter aux mécanismes du code. “Cette piscine va mettre en difficulté toute la promotion. C’est l’idée”, assume la directrice générale d’Epitech. La contrainte devient un outil pédagogique. Le langage sert de matériau jetable à une compétence appelée à rester. “Demain, n’importe quel autre langage peut sortir. Ils auront besoin de moins de trois semaines pour s’en sortir. Plus aucun code ne leur fera peur”, poursuit-elle. Le principe déborde Epitech.
"Autonomie à l’extrême, veille à l’extrême et ne jamais donner la réponse à l’étudiant"
À l’ENSEEIHT, Julien Reynaud a vu les cours magistraux perdre du terrain au fil du cursus. En dernière année, certains projets démarraient d’une feuille blanche. Architecture à concevoir, articles scientifiques à dépouiller, solution à construire. “Petit à petit, la tendance s’inverse. On a plus de projets et moins de cours”, remarque-t-il. L’école fabrique ainsi de l’inconnu en milieu contrôlé. Le sujet est ouvert, mais quelqu’un l’a choisi ; l’étudiant tâtonne, mais des équipes pédagogiques restent disponibles ; l’échéance finit par arriver. L’incertitude devient un outil pédagogique. Le monde du travail n’a pas cette délicatesse.
La veille sans mode d’emploi OU Après l’école, plus de maître-nageur
Savoir apprendre vite ne règle qu’une moitié de l’équation. Encore faut-il choisir quoi étudier. À l’IMT, la veille peut prendre la forme de quelques briques adossées aux ressources numériques ou documentaires. “Ce n’est pas beaucoup d’heures, mais ça fait partie du cursus”, précise la directrice des formations de l’Institut Mines-Télécom. EPITA réserve du temps à la veille dans certaines majeures et s’appuie sur des responsables de spécialisation souvent issus de l’industrie. Le dernier outil sorti ne gagne aucun point par sa seule nouveauté. “La veille, c’est apprendre à comparer les technologies et à les évaluer”, insiste Bashar Dudin. Epitech refuse encore cette séparation. Chaque problème doit contraindre l’étudiant à chercher ses ressources, sans module dédié. “Autonomie à l’extrême, veille à l’extrême et ne jamais donner la réponse à l’étudiant”, résume la directrice générale d’Epitech. Trois modèles, une même béance. Julien Reynaud juge sa formation solide et dit avoir appris “à monter vite en compétence”. Un an après son diplôme, il reprend toujours ses anciens projets pour entretenir ses acquis. “On ne nous a pas donné beaucoup d’outils ni de clés pour nous maintenir à jour”, regrette-t-il. L’école peut apprendre à chercher une réponse. Elle peine davantage à enseigner quelle question mérite encore du temps quand plus personne ne distribue le sujet.
Quand l’autonomie déborde
Cette responsabilité peut peser avant même la sortie. Gaël (prénom modifié) a quitté Epitech pour rejoindre une formation commerciale tournée vers la tech. La veille permanente avait nourri son anxiété. La charge de travail rognait son sommeil et le sentiment de devoir rester à niveau empêchait la coupure. “On nous demande d’apprendre seuls, sans cadre ni repère. On passe nos nuits à tester des technos qu’on ne maîtrise pas”, relate-t-il. La piscine concentre pour lui ce qu’il vivait plus largement dans le cursus : “On est livrés à nous-mêmes, très vite sous l’eau.” Il finit par partir. “J’ai préféré quitter la filière pour préserver ma santé mentale.” Son expérience ne suffit pas à condamner une pédagogie. Il en révèle seulement le point de rupture possible.
"L’IA pourrait donner la réponse directement, sans aucune recherche. Elle mettrait à mal toute cette posture de veille"
Julien Reynaud dit, lui aussi, avoir été régulièrement “sous l’eau” à l’ENSEEIHT, sans avoir vécu le même sentiment d’abandon. “Il y avait une grosse charge de travail, mais je ne me reconnais pas dans cet exemple d’effondrement”, nuance-t-il. La différence ne tient donc pas à la seule quantité de travail. Le cadre compte aussi. Epitech impose pendant ses piscines des rendez-vous avec des psychologues du travail et organise des ateliers consacrés au stress, au temps et aux priorités. L’école prévoit aussi des bascules vers l’Epitech Digital School avec des cursus plus guidés à la frontière entre business et tech. “Cette pédagogie plaît aux étudiants qui auraient frôlé un burn-out s’ils étaient restés dans le programme Grande École”, reconnaît Laura Hassan, au sujet de ces parcours plus accompagnés. Le dispositif de protection raconte aussi la violence potentielle du modèle qu’il doit amortir.
ChatGPT coupe par le milieu
L’IA générative attaque désormais le ressort même de ces pédagogies. Pendant des années, l’enjeu consistait à empêcher l’étudiant d’attendre la réponse du professeur. ChatGPT la lui sert avant même qu’il ait fini de chercher. À EPITA, l’outil a donc rejoint les problèmes ouverts comme une ressource supplémentaire. Sur l’exercice consacré au déneigement de Montréal, Bashar Dudin observe que les étudiants obtiennent une première proposition plus élaborée grâce à l’IA puis disposent de davantage de temps pour la pousser. Mais le déplacement ne supprime pas l’exigence. “Quel que soit le modèle utilisé, il faut être capable de vérifier ce qui ressort et de garantir ce qu’il fournit”, défend le directeur des formations et de la pédagogie d’EPITA. Epitech a choisi une réponse presque paradoxale. L’école a développé un assistant aligné sur sa pédagogie. Lorsqu’un étudiant l’interroge, l’IA doit le relancer par des questions afin de reproduire le cheminement demandé aux accompagnateurs pédagogiques. “L’IA pourrait donner la réponse directement, sans aucune recherche. Elle mettrait à mal toute cette posture de veille”, explique Laura Hassan. L’outil capable d’accélérer l’apprentissage menace donc aussi de le court-circuiter. Epitech tente de le ralentir. Après avoir appris aux étudiants à chercher sans professeur, les écoles doivent désormais leur apprendre à chercher au-delà de la machine. La prochaine technologie n’est peut-être pas encore au programme. Le réflexe de lui demander des comptes, lui, devra y rester.





