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Bruno Le Maire : “En Europe, nous sommes trop lents, trop faibles et trop dispersés” 

Invité de la keynote d’ouverture du Forum InCyber 2026, Bruno Le Maire a livré une charge frontale sur les faiblesses européennes en matière de souveraineté technologique. Un discours sans détour, appelant à des choix politiques assumés.

Publié et mis à jour le 31 mars

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Stéphane Bellec / Alliancy

L’entrée en matière est sèche. “Non, l’Europe n’est pas une puissance.” En quelques mots, Bruno Le Maire pose le cadre. Non pas faute d’atouts, mais de volonté. Le constat, martelé à plusieurs reprises, est celui d’un continent qui dispose d’un marché massif, d’industriels solides et de technologies de pointe, mais qui reste incapable de transformer ces forces en stratégie cohérente. Résultat : une Europe “ballottée” entre les États-Unis et la Chine, sans cap clair, ni autonomie réelle. “Nous sommes trop lents, trop faibles et trop dispersés”, a-t-il déploré. Derrière cette critique, l’ancien ministre déroule une grille de lecture très concrète de ce qui fonde la puissance au XXIe siècle. Exit les critères classiques de territoire ou de force militaire : la souveraineté se joue désormais dans l’énergie, les semi-conducteurs et la maîtrise des données. 

Une puissance ne se décrète pas, elle se construit 

Sur l’énergie, le contraste est saisissant. Tandis que la Chine avance à marche forcée vers une industrie décarbonée, en combinant nucléaire et renouvelables, les États-Unis, sous l’impulsion de Donald Trump, assument un retour aux énergies fossiles pour sécuriser leur domination. Face à ces stratégies assumées, l’Europe hésite encore, multipliant les arbitrages sans jamais trancher. Or, sans énergie abondante et compétitive, aucune ambition industrielle n’est crédible. 

Le même raisonnement s’applique aux semi-conducteurs. “Le pétrole du XXIe siècle”, insiste-t-il. Derrière cette formule, une réalité stratégique : sans maîtrise des puces, pas de souveraineté technologique, pas d’autonomie militaire, pas de leadership économique. Or l’Europe reste massivement dépendante de l’Asie et des États-Unis. 

Quant aux données et au software, le diagnostic est tout aussi sévère. Les infrastructures numériques, les plateformes et l’intelligence artificielle restent dominées par des acteurs américains, qui concentrent à la fois la valeur et le pouvoir. 

Stéphane Bellec / Alliancy

Rompre avec la dépendance américaine 

C’est sans doute sur ce terrain que l’intervention bascule le plus nettement dans le politique. Pour Bruno Le Maire, la question centrale est désormais limpide : l’Europe veut-elle, oui ou non, être indépendante des États-Unis ? 

Sa réponse est sans ambiguïté. Et elle s’est renforcée avec le retour de Donald Trump au pouvoir. L’ancien ministre évoque notamment les effets très concrets de l’extraterritorialité américaine, capables de priver des citoyens européens d’accès à des services essentiels, du paiement aux plateformes numériques. Une illustration, selon lui, du décalage entre l’illusion de souveraineté et la réalité des dépendances. 

Tant que cette question politique n’est pas tranchée, estime-t-il, toutes les stratégies industrielles resteront des exercices théoriques. 

Le paradoxe ASML, symptôme d’une Europe fragmentée 

Le cas de ASML, dont il a été conseiller stratégique pendant dix mois jusqu’en octobre 2025, illustre à lui seul les contradictions européennes. L’entreprise est un acteur incontournable de la chaîne mondiale des semi-conducteurs, au point de constituer un véritable goulot d’étranglement technologique. Pourtant, elle réalise l’essentiel de son chiffre d’affaires hors d’Europe. La raison est simple : il n’y a pas de clients européens capables d’absorber ces technologies de pointe. Ce constat met en lumière une faiblesse structurelle : l’absence de chaîne de valeur intégrée. L’Europe regorge de centres d’excellence, à l’image de IMEC ou du CEA-Leti, mais ces acteurs restent dispersés, sans coordination industrielle à grande échelle. Pour recréer une filière, il ne suffit pas d’investir. Il faut aligner l’ensemble de l’écosystème, des matières premières jusqu’aux clients finaux. Et surtout, créer une demande. D’où cette idée, assumée comme un levier décisif : imposer une part de contenu européen dans les produits vendus sur le marché européen. 

Sortir du réflexe réglementaire 

Au-delà des choix industriels, Bruno Le Maire cible également une culture européenne qu’il juge contre-productive : la tentation de répondre par la règle plutôt que par le marché. Selon lui, les grandes stratégies industrielles ne peuvent pas être pilotées depuis Bruxelles par des objectifs descendants. Elles doivent partir des besoins des entreprises et des engagements des industriels, seuls capables de sécuriser des investissements de long terme. Ce désaccord s’étend à la gouvernance elle-même. L’Europe à 27 apparaît, dans son analyse, trop lente et trop fragmentée pour mener des projets critiques. Il plaide pour une intégration resserrée, portée par un noyau de pays volontaires capables d’avancer plus vite. 

Le nerf de la guerre : financement et épargne 

Reste la question centrale du financement. Construire une industrie européenne des semi-conducteurs suppose des investissements colossaux, estimés à au moins 100 milliards d’euros par an. L’argent public, même mobilisé via des dispositifs comme les IPCEI, ne suffira pas. La solution passe, selon lui, par un double levier : des commandes privées massives et une meilleure mobilisation de l’épargne européenne. 

Car le paradoxe est frappant. L’Europe dispose d’un réservoir d’épargne gigantesque, évalué à 35 000 milliards d’euros. Mais faute d’une véritable union des marchés de capitaux, cette épargne finance aujourd’hui largement l’économie américaine plutôt que les projets industriels européens. 

Derrière cet enjeu financier se joue en réalité une question de souveraineté. Sans capacité à orienter son propre capital, l’Europe restera dépendante des autres puissances. Le discours de Bruno Le Maire ne cherche ni à rassurer ni à arrondir les angles. Il pose une alternative claire : soit l’Europe accepte de rester une puissance économique incomplète, dépendante sur ses technologies clés, soit elle engage une transformation profonde, politique autant qu’industrielle. 

À travers cette intervention, c’est moins une feuille de route qu’un électrochoc qui est proposé. Reste à savoir si le Vieux Continent est prêt à l’encaisser.