Bull, 404 millions d’euros pour reprendre la main sur le calcul stratégique
Après deux ans de négociations, l’État a bouclé le 31 mars le rachat de Bull à Atos pour jusqu’à 404 millions d’euros, au nom de la souveraineté technologique.
Publié et mis à jour le 3 avr. Lecture 4 min.
À 404 millions d’euros, l’État n’a pas seulement racheté une entreprise. Il a repris la main sur un composant sensible de l’appareil technologique français. Bouclée le 31 mars, après deux ans de négociations avec le groupe Atos, l’acquisition à 100 % de Bull est présentée par l’exécutif comme un acte de souveraineté destiné à sécuriser le calcul intensif, l’IA et, en toile de fond, une partie des capacités industrielles et stratégiques du pays. “Il n’y a pas de souveraineté si ces infrastructures dépendent d’acteurs extérieurs”, a martelé Sébastien Martin, ministre de l’Industrie. Bull équipe déjà une large part du supercalcul européen et revendique un savoir-faire qui va du design à l’intégration. Mais, avant tout, l’entreprise pèse 720 millions de chiffres d’affaires en 2025, dont 13% alloué à la R&D. La ministre déléguée chargée du Numérique, Anne Le Hénanff a défendu “une action forte”, pour que la France “reste souveraine dans les technologies qui feront le monde de demain”. Mais derrière le récit d’un sursaut industriel, l’opération dit d’abord l’état de dépendance européenne sur les composants, les réseaux et une partie des briques critiques de l’IA. Elle révèle aussi une fragilité plus structurelle, celle d’un champion jugé trop stratégique pour rester ballotté dans la recomposition d’Atos.
La nationalisation comme doctrine de crise
Le gouvernement a assumé un vocabulaire rarement employé avec une telle netteté. “La nationalisation n’est pas un réflexe, elle n’est pas non plus un tabou en soi”, a soutenu Sébastien Martin. Si l’État intervient, c’est parce que Bull coche toutes les cases du dossier sensible : supercalculateurs, défense, climat, recherche, IA. Anne Le Hénanff a poussé la logique plus loin, en expliquant que Bull était “un outil indispensable à notre autonomie stratégique”. L’exécutif tente ainsi de faire de cette reprise un précédent légitime, presque une doctrine d’intervention ciblée sur les actifs critiques. Bull justifie son rachat par un besoin de stabilité. Ses clients achètent des systèmes à plusieurs centaines de millions d’euros, sur des cycles d’exploitation de cinq à sept ans, et demandent une continuité technologique autant qu’industrielle. C’est cette visibilité que la nouvelle structure publique entend offrir. En creux, pourtant, le tableau est moins triomphal. Il reconnaît aussi la vulnérabilité persistante de l’Europe sur les composants, les interconnexions et certaines dépendances critiques. La nationalisation apparaît donc comme la voie choisie vers une souveraineté technologique. Mais aussi comme le symptôme d’un continent qui ne finance pas encore assez solidement ses propres infrastructures stratégiques.
Alice Recoque et la bataille des composants
La stratégie se matérialise déjà dans les grands programmes. Bull a été retenu pour équiper Alice Recoque, futur supercalculateur exaflopique français, après avoir participé au déploiement de Jupiter en Allemagne. “La préférence européenne n’est pas le repli, c’est la capacité à choisir”, a soutenu Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée du Numérique. L’objectif est clair, augmenter la part de valeur européenne dans ces machines. Aujourd’hui autour de 40 % sur certains systèmes, elle doit dépasser 60 % sur Alice Recoque, avec une cible affichée à 80 % à terme. Cette trajectoire passe par le développement de briques technologiques propres, comme des réseaux d’interconnexion alternatifs aux solutions dominantes, mais aussi par la structuration d’un écosystème industriel européen. Le verrou reste identifié. La mémoire et certains composants clés ne disposent pas encore d’alternatives crédibles sur le continent, ce qui oblige Bull à composer avec des chaînes d’approvisionnement globalisées. “Nous voulons sécuriser cet outil stratégique”, a rappelé la ministre. Dans cette logique, 500 recrutements sont annoncés, principalement en R&D et en data science, pour renforcer les capacités d’innovation et accompagner la montée en puissance de ces infrastructures.
L’usine d’Angers, vitrine d’un made in Europe
L’autre promesse du dossier, c’est la réindustrialisation. Bull met en avant son site d’Angers, présenté comme la seule usine de supercalculateurs en Europe, avec une capacité appelée à doubler grâce à 80 millions d’euros d’investissement. “Nous voulons aussi une capacité de production qui se développe en France”, a assuré Anne Le Hénanff. Le ministre de l’Industrie, lui, a prolongé cette orientation en défendant une montée en puissance d’une filière capable de sécuriser ses chaînes de valeur. Mais c’est précisément là que le vernis souverainiste se fissure. Bull reconnaît ne pas disposer aujourd’hui d’alternative européenne crédible sur la mémoire, tandis que processeurs, GPU et interconnexions restent encore partiellement tributaires de fournisseurs non européens. La nationalisation peut offrir du temps, de la visibilité et un effet d’entraînement. Elle ne fabrique pas, par décret, une filière complète. En refermant le dossier Bull, l’État ouvre donc un chantier bien plus vaste. Celui d’une souveraineté technologique ou, pour l’heure, une construction inachevée.

