Chine : le gambit des « Deux sessions » pour un pivot tech peut-il fonctionner ?
La grand-messe politique qui s'est ouverte met le Parti communiste chinois au défi de traduire sa planification technologique, élégante sur le papier, en une promesse tenue.
Publié le 6 mars Lecture 4 min.
Au cœur de l’actualité, la guerre au Moyen-Orient attire tous les regards en Occident. Elle n'a pourtant été que peu discutée en Chine lors de l'inauguration le 4 mars du grand événement des « Deux sessions ». Cette rencontre politique de premier plan, préparée de longue date, vise à officialiser le plan stratégique quinquennal que le Parti communiste chinois entend déployer pour le pays. Les budgets militaires seront tout de même scrutés de près, mais c’est surtout l’ambition technologique de l’Empire du Milieu qui se retrouve sous le feu des projecteurs. À la recherche d’un second souffle en termes de croissance économique, la Chine compte en effet sur un pivot qui lui permettrait de faire de la tech la locomotive de son futur développement, quitte à sacrifier d’autres pans de l’économie, historiquement moteurs de la stratégie du PCC. Pourtant, si le pays est déjà un leader en matière de recherche technologique et un challenger très sérieux à la domination américaine sur l’IA, la transformation de ces atouts en une nouvelle réalité économique globale ne sera pas un long fleuve tranquille. La mise en œuvre de cette planification sera plutôt à l’image de Huáng hé, le fameux fleuve Jaune : turbide, réputé pour ses crues soudaines et, surtout, pour ne pas faciliter le travail des bâtisseurs chinois !
Crispations sur les droits de douane
Le président Xi Jinping a annoncé, quoi qu’il en soit, la couleur depuis longtemps. Le XXe congrès du PCC, tenu en grande pompe en 2022, avait déjà consacré la reprise en main du secteur des technologies et, plus particulièrement, des patrons des grandes plateformes chinoises, sommés de faire profil bas. Mais depuis, la Chine n’a pas renoué avec l’hypercroissance qui la caractérisait au début du XXIe siècle. Le secteur immobilier en particulier, qui a longtemps été la pierre angulaire du plan économique chinois, est entré dans une phase de désillusions, provoquant des tensions fortes au sein de la « nouvelle classe moyenne » du pays. La consolidation de celle-ci est clé, alors que le PCC veut installer la consommation intérieure comme un relais de croissance face aux incertitudes géopolitiques auxquelles est confronté « l’atelier du monde » chinois. Les très fortes crispations autour des droits de douane américains en 2025 ont été un énième rappel des fragilités du modèle qui a fait son succès.
Chiffres nébuleux
Pour autant, la tech sera-t-elle un moteur suffisant pour maintenir le taux de 5 % de croissance annoncé par le PCC ? Analystes et investisseurs en doutent. Si la Chine est la deuxième économie mondiale, ses chiffres et statistiques restent notoirement peu fiables, et les objectifs officiels sont regardés avec suspicion. « La croissance réelle en 2025 est à nouveau inférieure à 3 % […] Les promesses ont été nombreuses, mais la Chine reste dépendante d’un excédent commercial d’un trillion de dollars (en augmentation) qui vole la croissance des autres secteurs », estiment ainsi les chercheurs de Rhodium Group China dans une note d’analyse, fin 2025. Ils remettent également en cause les chiffres de la faible croissance partagée par le régime durant la pandémie, de 3 % en 2021, en estimant que cette année-là, la Chine aurait plutôt souffert de décroissance. La contribution au PIB global des technologies de pointe comme l’IA ou la robotique reste par ailleurs encore faible, malgré l’image que peuvent en donner des « coups marketing » comme les annonces de DeepSeek en début d’année dernière.
DeepSeek V4 observé de près
Au-delà des effets de communication, les analystes estiment que l’état actuel des investissements chinois dans la tech est insuffisant pour rattraper l’avance américaine… Malgré un potentiel certain, les géants chinois souffrent en effet des limitations imposées par l’administration Trump sur l'export des meilleures puces de Nvidia, par exemple. Le « show » des « Deux sessions » est en ce sens avant tout un exercice de style millimétré pour le pouvoir. Mais on ne peut ignorer sa dimension incantatoire. Il y aura peut-être plus à apprendre des chances de pivot du pays en observant avec attention la sortie du nouveau modèle « V4 » de DeepSeek, annoncé en parallèle. L’occasion de se faire une idée du rythme des progrès réalisés par l'un des principaux champions IA de la République populaire.

