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Cloud au centre : l’État confirme son virage souverain et européen 

L’État accélère sa stratégie cloud : adoption en forte hausse, priorité aux acteurs européens et montée en puissance du cloud de confiance pour renforcer sa souveraineté numérique. 

Publié le 27 mars

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Le mouvement était engagé depuis plusieurs années, il prend désormais une ampleur difficile à ignorer. À l’occasion de la journée « L’État dans le nuage », organisée le 24 mars 2026 à Paris, la direction interministérielle du numérique (DINUM) a dévoilé un bilan 2025 qui marque une accélération nette de la stratégie cloud de l’État. Derrière les chiffres, une ligne politique se dessine plus clairement : celle d’un recours massif au cloud… mais sous condition de souveraineté européenne. Adoptée en 2021, la doctrine « Cloud au centre » impose désormais que tout nouveau projet numérique de l’État s’appuie sur des infrastructures cloud. L’objectif est triple : moderniser les systèmes d’information, réduire la dette technique et améliorer la qualité des services publics.  

En 2025, cette orientation se traduit par 84 millions d’euros de commandes sur le marché interministériel « Nuage public », soit une progression de 62 % en un an. La croissance n’est pas seulement budgétaire : elle est aussi structurelle. Le nombre de projets actifs a bondi de 42 %, atteignant 847 initiatives distinctes. En moyenne, ce sont près de deux nouveaux projets cloud qui émergent chaque jour. Ce basculement ne concerne plus seulement des expérimentations ou des services périphériques. L’État héberge désormais dans des clouds français des applications critiques comme le système d’information du SAMU, le Géoportail de l’IGN ou encore les démarches d’inscription sur les listes électorales. Autre signal fort : la migration annoncée de la Plateforme des données de santé vers un cloud de confiance d’ici 2027. 

Le choix assumé de l’Europe 

Mais l’enseignement le plus structurant du bilan 2025 est ailleurs. Il tient dans la répartition des commandes : 70 % des achats cloud ont été réalisés auprès de fournisseurs européens, et même 99 % sur le périmètre strict de l’État. Ce quasi-alignement sur des acteurs européens n’est pas anodin. Il traduit une volonté politique claire de réduire la dépendance aux hyperscalers américains, tout en construisant une alternative crédible à l’échelle du continent. 

Et, le référentiel SecNumCloud, pilier de cette stratégie, joue ici un rôle clé. Il encadre les exigences de sécurité et de souveraineté des offres cloud utilisées par les administrations. Sur le marché global, les offres qualifiées SecNumCloud continuent d’ailleurs de progresser, avec une hausse de 20 % en volume de commandes. 

L’émergence d’un cloud de confiance élargi 

L’année 2025 marque également un tournant dans l’élargissement de l’offre. L’obtention de la qualification SecNumCloud par l’offre PREMI3NS de S3NS (détenue majoritairement par Thalès et reposant sur la technologie Google Cloud) illustre l’évolution du modèle français : conjuguer la puissance technologique des hyperscalers avec un cadre de confiance maîtrisé localement. Dans son sillage, plusieurs acteurs accélèrent leurs démarches de qualification : Bleu, Scaleway, OVHcloud ou encore NumSpot.  

Cette montée en puissance ouvre la voie à un écosystème plus riche, capable d’héberger des solutions SaaS critiques dans un environnement souverain. Des éditeurs comme Oodrive, Whaller, Pronote ou Wimi s’inscrivent déjà dans cette logique.  

En parallèle, le marché « Nuage public » évolue pour intégrer des offres d’intelligence artificielle souveraine. Les modèles de Mistral AI, déployés sur des infrastructures SecNumCloud, incarnent cette convergence entre cloud et IA dans un cadre européen. 

Vers une nouvelle phase stratégique 

Si le bilan est positif, il ne marque pas un aboutissement mais une transition. L’État prépare déjà une nouvelle étape de sa stratégie cloud, avec trois axes structurants : une mutualisation accrue des infrastructures entre ministères, la migration des systèmes historiques les plus sensibles, et le déploiement à grande échelle d’une intelligence artificielle souveraine. 

Pour Anne Le Hénanff, l’enjeu dépasse la seule modernisation technique : il s’agit de « renforcer notre souveraineté numérique en réduisant nos dépendances », dans une dynamique qui devra nécessairement s’inscrire à l’échelle européenne. 

Même tonalité du côté de David Amiel, qui souligne que le cloud est désormais « un enjeu stratégique », à la croisée de la transformation de l’État et de la politique industrielle. 

La confiance, nouveau socle 

Au fond, ce bilan révèle plus un changement de paradigme qu’une bascule technologique. Le cloud n’est plus perçu comme un risque ou une externalisation subie, mais comme un levier structurant, à condition d’en maîtriser les règles du jeu. La « confiance » évoquée par les ministres n’est pas seulement technique. Elle est aussi économique et politique. Elle repose sur la capacité à structurer une filière, à définir des standards et à faire émerger des alternatives crédibles. 

Reste désormais à transformer l’essai. Car, si la souveraineté numérique « ne se décrète pas », comme le rappelle Anne Le Hénanff, elle devra aussi se mesurer à l’épreuve du marché... et à la capacité des acteurs européens à rivaliser durablement avec les géants mondiaux.