Interview

Comment Leonard forme à l'industrialisation des cas d’usages IA 

Depuis dix ans, la plateforme d’innovation de Vinci soutient la digitalisation des métiers du groupe. Julien Villalongue explique comment les cas d’usage passent à l’échelle. 

Publié le 12 mars

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Quel rôle joue Leonard dans la digitalisation d’un grand groupe comme Vinci ? 

Leonard est la plateforme d’innovation et de prospective de Vinci depuis 2017. Elle accompagne les grandes transformations dans nos métiers et nos marchés. Trois secteurs sont concernés : la construction, les services à l’énergie et les concessions sur des infrastructures de mobilité. Au-delà des missions de veille sur les transitions sociales, environnementales et technologiques à venir, nous soutenons également des projets innovants. En presque 10 ans, nous avons développés près de 350 solutions via nos trois programmes (incubation, accélération et intrapreneuriat).  

Comment évolue le secteur de la construction ? 

Un des leviers d’accélération de nos métiers est la transition environnementale. Il y a des enjeux de décarbonation, d’électrification des usages mais également d’utilisation de matériaux innovants. En ce qui concerne la digitalisation, elle contribue à augmenter la performance de nos opérations. Je peux vous donner deux exemples de solutions digitales que nous avons développées via notre programme d’incubation puis d’accélération. La première se nomme Kraaft, une jeune pousse française qui propose une solution de digitalisation de la collaboration sur le terrain. Une sorte de WhatsApp des chantiers avec, en supplément, un suivi documentaire et photographique. Elle est assez simple et donc facilement appropriable par les opérateurs de terrain. La seconde startup, Machine26, est allemande. Elle permet de gérer notre parc de machines de construction, d’assurer aussi bien le suivi que la maintenance. Elle contient également une plateforme d’achat-revente, qui fait le diagnostic de l’état de la machine via l’appareil photo d’un smartphone.  

Comment faciliter l’intégration de ces outils d’intelligence artificielle dans les métiers ? 

Dès 2017, il a été clair pour Vinci que les technologies numériques d’intelligence artificielle allaient concerner l’ensemble de nos métiers. Nous avons donc décidé d’appréhender les possibilités offertes par cette technologie en partant systématiquement de freins dans les processus métiers, signalés par nos employés. Les cas d’usage créés sont donc des sujets exprimés par le terrain et consolidés sur plusieurs entités. L’adoption est rapide car la solution est adaptée au besoin spécifique des entités. Au total, nous avons accompagné près d’une centaine de projets en interne qui concernent plusieurs familles de métiers. Les métiers de la conception, par exemple, utilisent l’IA comme un accélérateur de leur process. Par exemple, des réseaux techniques dans les bâtiments tertiaires ou industriels, des plannings d’intervention sur les chantiers qui tiennent compte de contraintes diverses, des stratégies d’efficacité énergétique pour des bâtiments ou des sites industriels gourmands en énergie. L’IA permet aussi de mieux planifier et anticiper les opérations de maintenance pour nos infrastructures ferroviaires et nos routes en exploitation. Nous pouvons également mieux sécuriser nos chantiers en détectant les équipements sur la route ou des véhicules en mouvement sur les autoroutes en analysant des images ou des vidéos. Évidemment, l’analyse d’appels d’offres et de documents techniques est aussi répandue. En effet, les documents sur la construction d’actifs industriels contiennent des milliers de pages de schémas techniques, géotechniques, etc. L’intelligence artificielle aide, par exemple, à générer une liste d’équipements à installer, à digitaliser ou à synthétiser ces documents. 

De quelle formation bénéficient vos employés ? 

Nous ne sommes pas une usine à cas d’usage. Nous identifions une personne ou une petite équipe qui va développer sa solution et nous les faisons monter en compétence. Cela nécessite néanmoins d’avoir un bagage technologique, sinon nous recrutons quelqu’un qui sera quotidiennement au contact des utilisateurs. Ensuite, cette personne bénéficie du programme d’accompagnement Leonard : 300 heures de formation théorique sur 6 mois en plus du développement technique du cas d’usage. À l’issue de cette formation, très dense, nous aboutissons sur une première version fonctionnelle de la solution avec une idée de la trajectoire de développement et de déploiement dans le Groupe. Le personnel est formé pour construire des stratégies d’industrialisation à l’international. C’est un coaching qui peut être certifié par Télécom Paris, en échange de l’écriture d’un mémoire et d’une soutenance. En plus de ces équipes, nous accompagnons la diffusion de connaissances autour de l’intelligence artificielle en organisant des formations pour toutes les entités, pour tous les comités de direction, à toutes les échelles, dans tous les pays.  

Quelle stratégie menez-vous lors du développement de vos solutions pour éviter les risques de dépendance et respecter les contraintes réglementaire ? 

Chacun des projets, dans le cadre du parcours d’accompagnement, fait l’objet d’une analyse de risque réglementaire. Cas d‘usage par cas d’usage. Nous avons traduit ces lois en règles, appliquées à l’ensemble du groupe Vinci, qui cadrent l’IA, la cybersécurité, l’éthique et la gouvernance. Concernant les dépendances, les DSI disposent toutes d’une politique cloud et les entités définissent leur approche pour leurs clients régionaux ou nationaux. En revanche, aucune directive souveraine n’a été arrêtée au niveau Groupe sur les modèles d’IA. Cependant, il faut garder en tête que Vinci est un groupe multi-local. C’est-à-dire que nos activités sont ancrées dans les pays, nous sommes Français en France, Colombiens en Colombie... Et chaque pays développe ses solutions selon ses propres enjeux. Nous nous basons sur la règlementation la plus restrictive à l’heure actuelle, à savoir celle émise par l’Europe.  

Nous restons très connectés avec le système européen, d’autant qu’il partage nos objectifs de transitions environnementales. La plupart de nos données sont déjà stockées en Europe, dans le cadre du RGPD. Nous exploitons et construisons nos data centers en Europe, en réponse aux enjeux de souveraineté.