Entre civil et militaire, le créneau de la deeptech
Portée par l’assouplissement des critères ESG et les nouvelles politiques industrielles européennes, la dualité des usages séduit investisseurs et industriels.
Publié le 8 avr. Lecture 3 min.
Comme un voyageur à un carrefour, hésitant entre deux routes opposées, la base industrielle et technologique française voit apparaître un troisième chemin, moins balisé mais tout aussi prometteur. Entre civil et militaire, la dualité des entreprises deeptech s’impose désormais comme une autre manière d’avancer, plus souple… et souvent plus rentable. De nombreux changements réglementaires poussent vers cet itinéraire, notamment avec des modifications apportées aux critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG). Le paquet omnibus défense de la Commission européenne, présenté en juin 2025, réduit les obligations ESG demandées aux entreprises. « La défense fait désormais partie du S de sustainability car elle représente la sécurité et la durabilité sociale », analyse Sabine Naugès, partenaire chez McDermott. Une simplification visant à accélérer les investissements dans le secteur, à l’aube d’un conflit estimé pour 2030 par de nombreux services de renseignement européens.
« Les cadres de finance durable tendent à restreindre certains prêteurs.Le double usage des technologies dans le militaire et le civil est plus flou juridiquement. »
À cet aménagement des normes de responsabilité sociale durable s’ajoute une préférence européenne désormais adoptée. Depuis fin mars 2026, l’Industrial Accelerator Act (IAA) offre un cadre pour valoriser les acteurs européens et nationaux. Celui-ci vise particulièrement les entreprises de la défense, mais aussi les biens à double usage. Un créneau avantageux au vu de la croissance du secteur. Pour les startups deeptech souhaitant goûter à cette part du gâteau, la vigilance est de mise : « Elles ne doivent pas s’éparpiller sur le marché dès la moindre offre », conseille Bertand Gouillard, directeur du pôle Innovation Ouverte de l’Agence de l’innovation de défense (AID). Atteindre une maturité sur leur marché principal avant de se diversifier reste la règle d’or.
Un élan pour les entrepreneurs et les investisseurs
Cependant, la défense offre une dynamique non négligeable. Le secteur en pleine croissance offre l’occasion aux jeunes entreprises développant des technologies complexes d’itérer et d’avoir des retours sur leurs prototypes pour arriver plus rapidement à une preuve de concept (POC). L’AID y travaille d’ailleurs, mettant en place des mécanismes d’accélération pour passer du prototype à la production en série et éviter la « vallée de la mort » financière, bien connue des entrepreneurs. Face à la lenteur administrative, des comités de passage à l’échelle financent l’industrialisation, sans attendre le début d’un nouveau cycle budgétaire.
Néanmoins, pour les investisseurs, miser financièrement sur une startup rime aussi avec espoir de sortie du capital. Le secteur n’offre pas beaucoup de voies en ce sens, surtout dans le cas de la deeptech, si ce n’est le rachat par de grands industriels comme Safran, les seuls à avoir la capacité financière pour racheter des licornes tech. Face à ce challenge, les entreprises aux business models duaux se différencient et gagnent en attractivité. « Nous investissons dans des entreprises duales plutôt que dans des pures players », conclut Deborah Asseraf, Directeur des projets industriels innovants de Safran, confirmant que la dualité des entreprises est bel et bien un levier stratégique.

