Datascience

Face à l’accélération IA, Dataquitaine garde l’excellence scientifique comme repère

L’événement Dataquitaine, organisé par le pôle de compétitivité ENTER, tient sa 9ᵉ édition le 19 mars à Bordeaux. Antoine Jeanjean et François Clautiaux, ses cofondateurs, expliquent pourquoi cette rencontre tient une place particulière dans l’écosystème français de la data.

Publié le 16 mars

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Pourquoi avoir créé Dataquitaine en 2017 ?

Antoine Jeanjean : Nous sommes des chercheurs issus de la communauté française de recherche opérationnelle, qui étudie depuis trente ans l’aide à la décision et les liens très pragmatiques à entretenir entre entreprises et monde de la recherche. Nous sommes bénévoles au sein du pôle de compétitivité ENTER (Excellence Numérique au service des Transitions Environnementales et Responsables), qui s’occupe aujourd’hui de l’organisation de Dataquitaine. Ce dernier a, dès le départ, été pensé comme une conférence centrée sur des problématiques très opérationnelles, avec une grande qualité scientifique et un impact sur l’écosystème local. Notre public, ce sont des décideurs, mais aussi et surtout des « faiseurs » : ceux qui veulent s’appuyer sur la connaissance scientifique et sur les retours d’expérience concrets pour orienter leur action.

François Clautiaux : Nous animons notamment le jury qui sélectionne les intervenants et leurs sujets. Pour ma part, je suis professeur d’université, avec un domaine de recherche centré sur l’optimisation mathématique. Autour de nous, nous avons réuni, au sein du comité de programme, des professeurs de plusieurs disciplines et des acteurs de tout l’ouest de la France, de Niort à Pau en passant par La Rochelle. Tous s’intéressent aux technologies et à l’innovation, mais nous ne voulons pas rester sur une compréhension purement scientifique. L’exigence est sur les cas pratiques. Cela nous permet de proposer un haut niveau de technicité et de qualité, ancré dans des expériences locales concrètes. Les conférences sont gratuites et nous n’avons que des intervenants qui interviennent à titre bénévole, également.

Les événements consacrés à la data et à l’IA se sont multipliés en France ces dernières années. Qu’est-ce qui vous distingue le plus dans ce paysage ?

A.J. : Le pôle ENTER est spécialisé dans le numérique responsable. C’est donc naturellement notre priorité : nous avons reçu cette année plus de 70 propositions d’interventions pour l’événement, et nous avons noté toutes les présentations en fonction de l’axe de la responsabilité au sens large, en intégrant aussi les enjeux de souveraineté. Tous les contenus qui étaient trop marketing ou tournés vers des offres commerciales ont été écartés. Nous réunissons des chercheurs qui parlent de leurs travaux et des professionnels qui déploient des solutions en entreprise.

F.C. : Nous avons aussi clairement la volonté d’aider l’écosystème local à monter en compétence. La région Aquitaine a la chance de pouvoir s’appuyer sur des locomotives comme Cdiscount, Mirakl, Inria, Thales, BPCE, le Groupe Pichet, le grand port de Bordeaux… mais aussi beaucoup d’e-commerçants. Depuis 2018, nous avons structuré les échanges avec cet écosystème pour obtenir un concentré d’exemples à valeur ajoutée. Nous avons de plus en plus de PME qui se font connaître sur les axes data et qui viennent pour recruter. En région, nous devons montrer que nous voulons garder les meilleurs talents et nous donner les moyens d’attirer ceux qui n’ont pas fait leurs études ici.

A.J. : L’enjeu de formation est très important et il touche aussi les dirigeants. On nous répète souvent que Dataquitaine est un excellent moyen de détecter les bons signaux, de prendre conscience des enjeux du marché. Et dans ce cadre-là, nous avons la conviction qu’on ne peut pas lâcher le combat du numérique responsable. Nous sommes convaincus qu’il y a des sujets de fond qu’on ne peut pas ignorer, dont celui de la souveraineté numérique. C’est pourquoi nous sommes très heureux de pouvoir compter sur le soutien d’entreprises comme Numspot, Orange ou Thales, qui sont très engagées sur les enjeux géopolitiques. Le défi majeur est d’arrêter de « parler » de souveraineté, mais de montrer ce qu’on peut « faire ». La conférence incarne cela.

Le bruit ambiant sur l’intelligence artificielle vous aide-t-il ou vous dessert-il ?

F.C. : Le terme « IA » est plus marketing que scientifique… Dans les faits, il recouvre beaucoup de sujets : de la régression linéaire jusqu’à de vrais outils modernes d’apprentissage. Depuis deux ans, nous avons constaté une montée en force des approches marketing dans les propositions d’interventions, or ce que nous attendons, c’est que le fond scientifique soit très solide. C’est ce qui permet d’aller au-delà des effets d’annonce…

A.J. : Notre jury est très sensible à cette problématique. En soi, l’effet de « hype » peut être positif : les budgets augmentent et les dirigeants se consacrent plus à ces sujets. Mais on ne peut pas se laisser endormir par de beaux slides. En 2026, nous sommes dans un moment de prise de conscience que les enjeux de gouvernance, de sécurité, d’architecture, impliquent un pilotage extrêmement sérieux. Cela force à se concentrer sur le concret et non sur les promesses.

Par exemple ?

F.C. : Nous avons été confrontés à des messages un peu surprenants, annonçant la disparition des informaticiens d’ici deux ans, car l’IA allait tout faire. Progressivement, l’interprétation de ce que peuvent faire ou non les outils devient plus fine. Nous luttons contre les discours purement alarmistes.

A.J. : Le parti pris derrière Dataquitaine, c’est de faire comprendre que le champ des possibles grandit autour de la data et de l’IA. La compréhension des besoins métiers, les enjeux de gouvernance des données, l’industrialisation, vont toujours demander des savoir-faire humains capables d’intégrer les réalités complexes des organisations.

F.C. : D’autant qu’il existe actuellement des tensions fortes dans les entreprises entre la recherche de performance, de ROI, et les enjeux de responsabilité, comme ceux liés à la consommation de ressources. Confrontés au syndrome FOMO (« Fear of Missing Out »), je pense que les acteurs ont plus que jamais besoin de bien comprendre la réalité scientifique, la forme que peuvent prendre les projets, leur gouvernance… Ce qui est vraiment possible de ce qui ne l’est pas.

En résumé, quel message cette 9ᵉ édition de Dataquitaine adresse-t-elle aux chief information officers et chief data officers ?

A.J. : Ces « CxO » doivent continuer à être curieux et à se former en permanence… Lire des articles ou écouter des podcasts, cela ne suffit pas : venez-vous confronter ! C’est en multipliant les rencontres qu’on change notre façon de penser et qu’on crée de la valeur.

F.C. : Je pense qu’ils ont bien conscience que les retours d’expérience doivent rester le cœur du sujet. Beaucoup d’entreprises dans la tech vendent du rêve aujourd’hui… Nous devons pouvoir prendre le temps de voir ce qui est vraiment mis en production et ce qui ne fonctionne pas.