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Former des architectes à l’ère de l’IA : Epitech veut  “Déchaîner l’intelligence” 

Dévoilé mercredi 28 janvier, l’ouvrage “Déchaîner l’intelligence”, de Pierre Robert formalise la pédagogie d’Epitech. Un modèle pensé pour former des architectes plutôt que des exécutants, dans un contexte où l’IA automatise l’exécution et renforce les enjeux de dépendance et de souveraineté technologique. 

Publié le 28 janv.

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Fiona Slous / Alliancy

L’essor fulgurant de l’intelligence artificielle n’a pas seulement accéléré la production logicielle. Il a déplacé le centre de gravité de la valeur. Si l’IA sait coder, qui saura encore concevoir ? Avec son ouvrage, “Déchaîner l’intelligence”, paru aux éditions FYP, Pierre Robert a mis noir sur blanc ce que l’école d’ingénieurs Epitech pratique depuis 27 ans : une pédagogie pensée pour l’incertitude. “Nous ne formons pas des exécutants, mais des personnes capables de s’approprier des technologies qu’on ne connaît pas encore”, a expliqué Pierre Robert, ingénieur en innovation pédagogique et auteur de l’ouvrage. L’école, créée pour préserver un modèle alternatif issu d’Epita, a fait le choix radical de l’apprentissage par l’expérimentation, bien avant que l’IA ne devienne omniprésente. Cette approche repose sur une conviction simple, à savoir, l’accès généralisé à la connaissance rend obsolète la pédagogie descendante. “L’action précède la théorie”, a rappelé Laura Hasssan, directrice générale d’Epitech, en soulignant que l’erreur, loin d’être sanctionnée, est devenue un levier structurant de l’apprentissage. “Tout être donné est un apprentissage volé”, a insisté l’auteur, décrivant une pédagogie qui pousse l’étudiant à chercher, tester et se tromper pour construire des modèles mentaux durables. 

Former des architectes, pas des exécutants 

 

Au cœur du livre, une ligne de fracture nette. L’IA déplace la valeur, elle ne réside plus dans l’exécution, mais dans la capacité à concevoir. “Ce qui est menacé aujourd’hui, ce n’est pas le métier de développeur, c’est le développeur exécutant. À Epitech, nous refusons de spécialiser nos étudiants sur un langage”, a expliqué Laura Hassan. En neuf jours seulement, le docteur en informatique et développeur belge, Bernard Lambeau, a élaboré un nouveau modèle de langage. Cet exemple ne peut que confirmer la rapidité de l’innovation et, de fait, celle de l’obsolescence d’une connaissance. Pour contrer la montre, l’école mise sur une stratégie, celle d’apprendre à apprendre. Les accompagnants pédagogiques transmettent donc des fondamentaux solides pour passer d’une technologie à l’autre sans crainte. “Revenir aux fondamentaux permet de comprendre ce qu’il y a sous les couches d’abstraction”, a expliqué Pierre Robert, citant l’enseignement du langage C comme socle intellectuel. L’objectif : former des profils capables d’architecture, de gouvernance et de prise de décision. “Quand les couches haut niveau bougent sans cesse, seuls ceux qui comprennent les fondations restent agiles”, a-t-il précisé. Cette posture se traduit aussi dans les titres délivrés par l’école - comme “Architecte des systèmes d’information” - qui intègrent la stratégie, l’éthique et la gouvernance IT, loin d’une simple logique d’exécution. 

Pour contrer la montre, l’école mise sur une stratégie, celle d’apprendre à apprendre. 
Laura Hassan, directrice générale d’Epitech

Souveraineté numérique : penser avant de dépendre 

 

Dans un contexte de dépendance accrue aux technologies étrangères, la question de la souveraineté s’invite naturellement dans les projets pédagogiques. “Les problématiques de dépendance logicielle et de gouvernance viennent directement des entreprises”, a souligné Pierre Robert. Plongés dans les conditions du monde professionnel, les étudiants sont vite confrontés à des contraintes réelles : performance des machines, limites du cloud, choix d’architectures.  “On ne leur fait pas un cours sur la gouvernance, on les met face à une machine qui plante”, a complété la directrice d’Epitech, décrivant une pédagogie qui fait émerger la réflexion stratégique par l’expérience. Cette approche vise à former des professionnels capables d’arbitrer, de comprendre les implications économiques et politiques des choix techniques. "Former des architectes, c’est aussi former des citoyens responsables du numérique”, a rappelé la direction d’Epitech. Une phrase qui fait écho dans un contexte où la souveraineté est devenue un enjeu de compétitivité autant que d’indépendance nationale. 

 

Une pédagogie éprouvée par le terrain 

 

Loin d’un livre opportuniste sur l’IA, Déchaîner l’intelligence revendique une portée de temps long qui dépasse la sortie de l’école. La structure non linéaire de l’ouvrage, conçu à l’image du cerveau humain, traduit une vision de l’apprentissage fondée sur l’expérimentation et l’ajustement. “La vraie question n’est pas ce que les étudiants savent faire à la sortie, mais ce qu’ils seront capables de comprendre quand les outils auront changé”, a expliqué Pierre Robert, ingénieur en innovation pédagogique. Avec plus de 12 500 alumni et 16 % de créateurs d’entreprise, Epitech revendique des preuves tangibles. Si Docker, né d’un projet étudiant, reste l’exemple emblématique, deux autres groupes d’étudiants, encore non-diplomés, ont également présenté leurs solutions au CES de Las Vegas.  La perspective d’Epitech résonne dans un secteur soumis à des cycles technologiques de plus en plus courts. À mesure que l’IA automatise l’exécution, la rareté se déplace vers la capacité à concevoir et à arbitrer. En dévoilant Déchaîner l’intelligence le 28 janvier, Pierre Robert remet une question au centre du jeu : dans une économie numérique sous dépendance, qui formera encore ceux qui décident ?