enquête

Former sous dépendance ? La mécanique silencieuse du verrouillage technologique

En mars 2025, l’École polytechnique engageait une migration vers Microsoft, avec les messageries étudiantes déjà transférées. Le 11 octobre, après mobilisation du CNLL, le projet est suspendu. Ce recul inédit révèle une dépendance structurelle construite dans l’enseignement supérieur.  

Publié le 28 avr.

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La dépendance stratégique française ne s’est pas installée par un grand appel d’offres industriel mais par un basculement silencieux de messageries étudiantes à Polytechnique. En mars 2025, l’école d’ingénieurs, rattachée au ministère des Armées, finalise une migration vers Microsoft. Les messageries étudiantes, elles, ont déjà été transférée. Or, dans une architecture cloud, la messagerie ne constitue pas un outil périphérique. Elle structure l’identité numérique, l’annuaire, l’accès aux services, la sécurité, puis l’ensemble de la chaîne applicative. Autrement dit, la première brique du verrouillage. Officiellement, la décision relève d’un arbitrage technique : standardisation, sécurité, support, interopérabilité ou encore coût. “Ce n’est pas la qualité qui décide, c’est qui portera le risque”, a expliqué Arnaud Lévy, cofondateur de noesya et maître de conférence associé, décrivant une logique assurantielle. Dans un contexte de cybersécurité sous tension, le choix d’un leader mondial réduit la responsabilité individuelle en cas d’incident. "Les DSI ouvrent les parapluies et mettent du Microsoft”, a-t-il ajouté. Le 11 octobre 2025, la suspension du projet, après mobilisation du Conseil nationale du logiciel libre (CNLL), a transformé cet arbitrage IT en débat stratégique. “L’article L123-4-1 impose une priorité au logiciel libre dans l’enseignement supérieur public”, a rappelé Stéphane Fermigier, président du CNLL. “Cette priorité n’est pas symbolique, elle structure la politique numérique”, a-t-il insisté, renvoyant aux Cloud Act et aux lois extraterritoriales. En toile de fond, se dessine une question de souveraineté. La décision interroge la cohérence entre cadre légal, formation des élites et dépendance à des infrastructures extra-européennes. 

La dépendance s’apprend avant de s’acheter  

Si Polytechnique a pu envisager ce basculement, c’est aussi parce que les outils américains sont devenus la grammaire implicite de la formation technique. “La dépendance est installée avant même le premier CDI”, a affirmé Sébastien Dhérines, cofondateur de l’école 18.06. Dans les filières numériques, les étudiants manipulent dès la première année des environnements Microsoft, Google ou AWS, souvent via des licences “éducation” présentées comme neutres. “Les formations financées par les hyperscalers forment surtout à leurs produits, pas aux concepts”, a analysé Yann Klis, cofondateur de Scalingo. Il s’agit d’une acculturation progressive aux écosystèmes dominants. Cette normalisation façonne des réflexes : on déploie sur Azure, on orchestre sur AWS, on collabore sur 365. “Une fois qu’on a formé quelqu’un à un outil, on a formé un utilisateur”, a observé William Méauzoone, fondateur de Leviia. L’étudiant, muni d’une certification éditeur, devient un prescripteur naturel, l’entreprise recrute un profil déjà opérationnel, l’école vend une promesse d’employabilité. À l’EPITA, les arbitrages illustrent cette tension. L’école d’ingénieurs privée revendique une culture orientée vers l’adaptabilité plutôt que vers la certification propriétaire. “L’école, elle est là pour former des ingénieurs capables d’aller se débrouiller avec n’importe quel environnement logiciel”, a expliqué Sylvain Goussot, directeur de l’EPITA. L’établissement limite volontairement les certifications éditeurs, considérant que l’employabilité repose d’abord sur la capacité à comprendre les architectures et non à reproduire celles d’un outil. Pourtant, l’alignement sur les standards du marché demeure inévitable. “C’est vraiment la suite Microsoft qui est utilisée”, a indiqué Sylvain Goussot, en évoquant les usages internes. Ce choix ne traduit pas une adhésion idéologique mais une réalité d’écosystème. Les entreprises recrutent sur des environnements dominants et les enseignants, comme les collaborateurs, y sont déjà formés. À l’échelle du supérieur, cette convergence entre formation et marché consolide les positions acquises des hyperscalers.   

La gratuité comme cheval de Troie  

Si la dépendance s’apprend, elle se consolide ensuite par l’économie de la gratuité. Les hyperscalers ont perfectionné une stratégie inspirée du SaaS B2B : offrir l’entrée pour capter la trajectoire. Licences “éducation”, crédits cloud, environnements clés en main, certifications valorisables sur LinkedIn, l’écosystème est livré prêt à l’emploi. “Les Américains ont toujours eu une conception assez maligne de l’éducation en proposant dans l’enseignement supérieur leurs offres EDU (éducation)”, a observé le directeur d’EPITA. Cette logique d’amorçage crée une dépendance progressive. L’étudiant teste gratuitement, le projet s’industrialise et l’entreprise paie. “La première dose est gratuite… et après il faut payer”, a résumé Sébastien Dhérines. L’établissement gagne une solution stable et l’étudiant une certification valorisable. Quant à l’entreprise, elle dispose d’un collaborateur immédiatement opérationnel. La stratégie s’inscrit dans une réalité budgétaire contraignante. Les universités françaises disposent d’environ 13 000 euros par étudiant et par an pour couvrir l’ensemble de leurs missions, de l’enseignement aux infrastructures. “On est sur des budgets de l’ordre de 30 euros par étudiant et par an pour certaines briques techniques. La détresse est quotidienne”, a précisé Arnaud Lévy. Refuser une offre subventionnée relève presque de l’irrationalité financière. Loin des canons de la philanthropie à l’américaine, ce modèle instrumentalise la formation comme canal stratégique de conquête. Mais, du côté des établissements, la gratuité remplace l’investissement public manquant. “J’ai des universités qui me disent : j’adore votre produit, mais Amazon c’est gratuit”, a rapporté William Méauzoone, fondateur de Leviia, en décrivant une norme implicite devenue structurante. 

Une asymétrie structurelle  

À cette rationalité budgétaire se double une asymétrie concurrentielle massive : la puissance de feu marketing et commerciale des hyperscalers. Face aux moyens déployés des Big Tech, (programmes campus, hackathons sponsorisés, certifications estampillées, ressources pédagogiques clés en main) les PME françaises peinent à rivaliser. “On ne peut pas jouer le même jeu avec dix ou quinze salariés”, a répondu Yann Klis. Il souligne une concurrence structurellement déséquilibrée. Les acteurs souverains ont rarement des moyens pour proposer des offres éducation à perte ou des bundles intégrés comparables. “Les hyperscalers ont été construits avec des décennies de commande publique américaine”, a rappelé William Méauzoone. Dans ce contexte, l’alignement sur les offres extra-européennes apparaît rationnel à court terme, mais il externalise la valeur et affaiblit l’écosystème local à long terme. “On ne veut pas de subventions, on veut des commandes”, a affirmé Sébastien Dhérines, pointant l’absence d’un marché structurant plutôt qu’un manque d’innovation. Sans commande publique durable, pas de surface financière pour investir dans des programmes pédagogiques massifs. “Quand vous mettez vos services chez un provider, vous y allez pour six à neuf ans”, a-t-il ajouté, rappelant que le cloud engage sur le long terme. L’écosystème français se retrouve ainsi dans une équation défavorable. Il lui est demandé de rivaliser à armes égales sur un marché déjà capturé, sans bénéficier de la profondeur financière pour concurrencer les hyperscaler. La question n’est plus seulement celle de l’innovation, mais celle de la capacité à structurer un marché suffisamment stable pour soutenir une alternative crédible 

L’absence de suite souveraine complète 

Cette asymétrie explique en partie pourquoi aucune suite souveraine intégrée ne s’est imposée comme alternative globale aux bundles américains. “Il n’y a pas de produit aujourd’hui français mainstream, connu, maîtrisé”, a reconnu Sylvain Goussot, directeur de l’EPITA. Dans ce contexte, l’arbitrage vers Microsoft apparaît comme une solution opérationnelle plutôt qu’un choix politique. “Vous regardez toujours la capacité à répondre à vos besoins et le prix reste un sujet important”, a-t-il expliqué. Le problème ne tient pas à l’absence d’outils, l’écosystème français propose des solutions solides, mais à leur fragmentation, qui complexifie l’intégration et renchérit les coûts. L’État a bien tenté de combler ce vide avec une suite collaborative souveraine, open source et gratuite. Mais cette initiative a crispé une partie de l’écosystème. Des éditeurs ont dénoncé une concurrence déloyale, estimant qu’un service gratuit financé sur fonds publics écrase mécaniquement des offres privées. Au-delà de l’offre, le risque demeure pédagogique. “Les formations financées forment surtout à leurs produits, pas aux concepts”, a rappelé Yann Klis, cofondateur de Scalingo. Former à un catalogue plutôt qu’à une architecture revient à produire des opérateurs compétents sur une interface donnée, mais moins aptes à concevoir des infrastructures réversibles. Les étudiants apprennent à consommer des services abstraits plutôt qu’à construire des infrastructures complètes. “On ne dit plus fabrique-moi une voiture, on dit assemble la avec les pièces que je te donne”, a expliqué William Méauzoone, fondateur de Leviia, illustrant la perte de maîtrise de la couche basse. Cette évolution réduit l’exposition aux systèmes, à l’architecture réseau et à l’administration de ces derniers. William Méauzoone déplore sa difficulté grandissante à recruter des administrateurs système qualifiés hors technologies américaines. La pénurie de compétences pourrait rendre la réversibilité techniquement coûteuse, voire impraticable. 

Du confort technologique au piège stratégique 

Cette approche pédagogique ne se limite pas à générer un déficit de maîtrise technique, il modifie aussi l’équilibre économique des établissements. Lorsqu’une infrastructure repose largement sur un seul fournisseur, la capacité de négociation s’amenuise. La dépendance change alors de nature. “Être dépendant, ce n’est pas grave, devenir vulnérable, c’est beaucoup plus contraignant”, a expliqué le fondateur de Leviia. Tant que le service fonctionne, l’asymétrie reste invisible. Elle devient concrète lorsque le fournisseur peut ajuster ses conditions sans alternative crédible. “Microsoft, VMware… un coup de tête, +40 %, et personne ne peut rien dire”, a-t-il observé, évoquant les hausses tarifaires intervenues sur des briques devenues critiques. Plus l’identité, la messagerie, le stockage et les services managés s’imbriquent dans un même environnement, plus la sortie implique une transformation lourde et coûteuse. “Vous finissez avec tout votre stack chez un seul acteur et vous ne savez plus comment en sortir”, a-t-il décrit. Cette dépendance technique entraîne une exposition juridique. Lorsque les données étudiantes et les travaux de recherche transitent par des infrastructures soumises à des lois extraterritoriales comme le Cloud Act, l'enjeu dépasse la performance technologique. “La question est celle du contrôle effectif et de la juridiction applicable”, a rappelé Stéphane Fermigier, président du CNLL. La décision autrichienne mettant en cause Microsoft 365 Éducation au regard du RGPD a illustré cette fragilité. Architecture technique et cadre légal convergent ainsi vers un même constat : plus l’intégration est profonde, plus la capacité de choix se réduit. 

Trois voies pour reprendre la main 

Face à ce verrouillage progressif, trois trajectoires émergent. La première consiste à reproduire le modèle des hyperscalers en version souveraine, avec crédits cloud, environnements de tests et certifications structurées. “Stormshield a développé plus de 200 partenariats académiques”, a rappelé Sébastien Dhérines, soulignant qu’une stratégie volontariste peut créer un écosystème.  Des acteurs français comme Mistral ou Hugging Face commencent à proposer des offres adaptées au supérieur. La deuxième voie implique le déplacement de la formation au produit vers l’architecture. “Il faut apprendre à choisir, pas à consommer”, a insisté Yann Klis. Ce scénario suppose de considérer la souveraineté comme un pilier parmi d’autres (résilience, accessibilité, frugalité) et non comme un vernis marketing. Enfin, une troisième option relève du politique : financer réellement l’indépendance des établissements. “Se servir de la formation comme vecteur de commande”, a proposé William Méauzoone, dénonçant une situation où “l’université n’a pas les moyens d’acheter ses outils”. Cette voie implique un arbitrage politique, celui d’investir dans la maîtrise plutôt que bénéficier de crédits offerts. La suspension du projet Polytechnique n’a pas clos le débat. “C’est un coup d’arrêt, pas une résolution”, a estimé Stéphane Fermigier. Polytechnique a suspendu une migration. Reste à savoir si le système acceptera, lui, de corriger son code source.