Gaël Menu (SCC) : « Le rapport de force avec les grands éditeurs est en train de se rééquilibrer »
Face aux tensions avec certains éditeurs et à l’essor de l’IA, les entreprises réévaluent leurs choix technologiques et explorent des alternatives, notamment européennes.
Publié le 5 mars | Mis à jour le 9 mars Lecture 4 min.
Quelles sont les activités principales et les chiffres clés de SCC en France ?
SCC opère en France comme VAR et intégrateur IT, avec une couverture large allant de l’infrastructure aux logiciels et aux services associés. La filiale française constitue aujourd’hui la première entité du groupe, ce qui reste atypique pour une entreprise dont le siège social se situe au Royaume-Uni. En 2025, l’activité en France a généré un chiffre d’affaires légèrement inférieur à 3 milliards d’euros, avec environ 2 700 collaborateurs sur le territoire.
Le groupe demeure détenu par une famille fondatrice et conserve un positionnement d’entreprise privée. La dynamique reste orientée à la hausse : la croissance annuelle attendue se situe entre 11 % et 12 %. SCC travaille historiquement avec de grands comptes privés et publics, ainsi qu’avec de nombreuses centrales d’achat, ce qui lui confère une exposition significative au secteur public français.
Quel est aujourd’hui le rapport de forces entre les entreprises et certains éditeurs majeurs ?
Le rapport de forces a longtemps été très favorable aux grands éditeurs internationaux. Les entreprises clientes ont subi des cycles de renégociation difficiles et des hausses tarifaires soutenues ces dernières années. Selon nous, une inflexion s’amorce néanmoins. L’irruption rapide de l’intelligence artificielle modifie la donne : elle fragilise certains modèles historiques et introduit de nouveaux concurrents, parfois très récents.
Des fonctionnalités qui nécessitaient auparavant des logiciels spécialisés peuvent désormais être assurées par des agents ou des modèles de langage. Cette évolution ouvre des marges de manœuvre aux utilisateurs, qui retrouvent progressivement du pouvoir de négociation. Le renversement reste partiel et encore récent, mais nous estimons qu’il pourrait se consolider à court terme.
Les récentes augmentations tarifaires pratiquées par ces éditeurs étaient-elles justifiées ?
Certaines hausses de prix n’étaient pas toujours corrélées à des gains d’innovation visibles. Dans plusieurs cas, l’évolution tarifaire a précédé l’évolution fonctionnelle. L’arrivée de l’IA pourrait toutefois changer la situation : si les éditeurs parviennent à intégrer des capacités réellement différenciantes, les augmentations pourraient être mieux acceptées. À l’inverse, ceux qui n’apportent pas de valeur supplémentaire s’exposent à un remplacement progressif. La question devient donc moins celle du niveau des prix que celle du rapport entre coût et innovation réelle.
Vous avez bâti un outil d’aide au choix listant les alternatives européennes aux solutions américaines et asiatiques. Quel accueil les DSI lui ont-ils réservé ?
Nous avons développé un outil d’aide à la décision fondé sur plusieurs moteurs d’IA croisés, alimentés par des données hébergées sur des infrastructures européennes. L’objectif consiste à cartographier les offres existantes et à identifier des alternatives françaises ou européennes crédibles. L’outil intègre également une analyse des feuilles de route des éditeurs afin d’évaluer leur capacité à atteindre un niveau d’équivalence fonctionnelle dans le temps.
Dans un premier temps, cet outil a été mis à disposition de centrales d’achat publiques afin de faciliter la visibilité des collectivités et établissements de taille modeste. L’accueil s’avère favorable, notamment parce que ces structures ne disposent pas toujours d’une vision complète du marché. Nous prévoyons désormais d’élargir l’accès à de grands comptes disposant déjà d’équipes achats et IT structurées, mais souhaitant mieux appréhender l’écosystème européen, souvent fragmenté.
Comment les DSI perçoivent-ils aujourd’hui la bascule vers des alternatives souveraines ?
Sur le plan stratégique, la volonté de réduire les dépendances technologiques est largement partagée. Nous observons un consensus sur l’intérêt de renforcer la souveraineté. En revanche, la mise en œuvre opérationnelle demeure complexe. Les migrations nécessitent des délais longs, parfois de plusieurs années, et impliquent des coûts significatifs. Les directions informatiques doivent arbitrer entre réduction des dépendances, contraintes budgétaires et continuité opérationnelle.
Selon nous, la trajectoire est néanmoins engagée : sous l’impulsion des directions générales et des comités exécutifs, une bascule progressive pourrait s’accélérer dans les deux à trois prochaines années. L’IA pourrait jouer un rôle d’accélérateur en simplifiant les migrations et la portabilité des données. L’existence d’alternatives crédibles, accompagnées de feuilles de route claires, constitue toutefois un prérequis.

