Identités numériques : l’État cherche l’équation entre adoption, souveraineté et écosystème
Alors que le règlement eIDAS 2 accélère le calendrier européen, la France entre dans une phase décisive de sa stratégie d’identités numériques. Objectif : dépasser le cadre administratif pour construire un véritable écosystème, capable de porter les usages et l’adoption.
Publié et mis à jour le 31 mars Lecture 6 min.
Le pilotage des identités numériques en France a franchi un cap. Désormais confiée à la DINUM par le cabinet du Premier ministre, la stratégie nationale ne se limite plus à une coordination interministérielle. Elle vise explicitement à embarquer l’ensemble des parties prenantes, publiques comme privées. « L’objectif de cette stratégie, c’est vraiment de faire émerger des dynamiques et des synergies avec l’ensemble des parties prenantes », explique Jérémie Baboukhian, Mentor de directeur de grand projet de l’État. Cette inflexion intervient dans un contexte structurant : celui du déploiement du règlement eIDAS 2 et de l’arrivée des wallets européens.
Autrement dit, un moment charnière où les choix techniques, organisationnels et politiques vont conditionner l’adoption à grande échelle. Une première phase de travail, menée côté État, a permis d’identifier une cinquantaine d’axes. Derrière ce volume, quatre grandes priorités structurent la démarche : le déploiement, l’inclusivité et la transparence, le modèle économique et la cybersécurité. Mais au fond, l’enjeu dépasse la seule identité. « Nous le pensons encore davantage comme une révolution sur la donnée, la donnée de confiance », insiste Jérémie Baboukhian. Dans un environnement numérique brouillé, où la frontière entre vrai et faux devient poreuse, cette notion de socle de confiance prend une dimension stratégique.
Des cas d’usage encore en construction
Côté opérationnel, le programme France Identité constitue aujourd’hui la pierre angulaire du dispositif. Mais l’ambition est désormais d’orchestrer un ensemble plus large, incluant d’autres identités numériques, notamment sectorielles. Pour Florent Tournois, Directeur de l’identité (numérique et régalienne) chez France Identité (ANTS), le sujet central reste celui des usages. « Les cas d’usage, c’est l’élément essentiel, c’est ce que tout le monde chasse », résume-t-il. Aujourd’hui, les premiers cas sont bien identifiés : authentification en ligne ou en face-à-face, justificatif d’identité pour des démarches administratives ou privées, intégration du permis de conduire, ou encore contrôle par les forces de l’ordre. Mais ces usages restent encore fragmentés.
La stratégie consiste désormais à structurer cette diversité et à préparer l’interopérabilité avec les wallets européens. « On a un ensemble de stratégies et on essaie de créer une forme de cohérence (…) où les acteurs privés peuvent trouver leur place », poursuit Florent Tournois.
Trois défis émergent clairement : élargir la base d’utilisateurs au-delà des seuls détenteurs de cartes d’identité, enrichir les documents disponibles dans les wallets, et développer les capacités techniques permettant des usages fluides. « Ce sont autant d’enablers », souligne-t-il, en référence aux standards technologiques qui rendront ces usages possibles.
L’expérimentation comme levier d’accélération
Pour dépasser le stade des intentions, l’État mise sur une logique d’expérimentation intensive. L’objectif est simple : confronter les dispositifs à la réalité des usages.Des tests sont déjà envisagés sur des cas très concrets : accès à des parkings, entrée dans des bâtiments, contrôle dans les transports ou encore gestion des accès à des zones sensibles. Mais c’est surtout l’initiative ID Campus à Angers qui cristallise cette approche. Porté par Hassan Maads, PDG d’Idakto et fondateur de l’ID Campus, le projet entend faire de la ville un véritable terrain d’expérimentation à ciel ouvert.
« La ville d’Angers (…) se propose comme un playground, vraiment de taille réelle », explique-t-il. L’ambition est double : soutenir l’émergence de startups spécialisées dans l’identité numérique, et tester en conditions réelles l’acceptabilité des usages. Installé dans l’ancien évêché d’Angers, le site se veut à la fois incubateur, lieu d’échange et laboratoire. « On identifie toutes les bonnes idées, les entreprises, les start-up souhaitant offrir des technos dans le domaine de l’identité numérique », détaille Hassan Maads.
Cette approche terrain répond à un besoin très concret. « Quand on a travaillé avec les forces de l’ordre, on n’imaginait pas les situations (…) sous la pluie, au bord de la route », raconte Florent Tournois. Même constat dans les transports. « Il n’y a qu’en expérimentant (…) qu’on a mieux compris la situation. »
Hassan Maad, PDG de Idakto et fondateur du ID Campus d'Angers
―Stéphane Bellec / AlliancyUne stratégie ouverte sur l’international
La dynamique française ne s’inscrit pas en vase clos. Plusieurs coopérations internationales sont déjà engagées, notamment en Europe, mais aussi avec le Canada, l’Inde ou encore l’Australie. Le secteur du transport aérien apparaît comme un terrain particulièrement structurant, notamment sur les questions de passage aux frontières et de gestion des identités voyageurs. L’objectif est d’alimenter les travaux internationaux et, à terme, de faire évoluer les standards. Dans ce contexte, l’identité numérique devient aussi un sujet géopolitique, au croisement des enjeux de souveraineté, de régulation et de compétitivité.
Inclusivité et confiance, conditions du succès
Mais au-delà des architectures et des expérimentations, le succès de la stratégie repose sur deux piliers : l’inclusivité et la confiance. Jérémie Baboukhian rappelle que les précédentes tentatives européennes ont souffert d’un défaut d’adoption, notamment en raison de la complexité des dispositifs. « Nos dispositifs doivent être simples (…) sinon ça sera un échec », insiste-t-il. L’approche retenue repose sur une analyse fine des parcours utilisateurs. « On va essayer vraiment d’étudier ça de manière pragmatique et systématique », explique-t-il, avec une volonté de piloter l’adoption par la donnée.
La question des publics éloignés du numérique reste également centrale. Des alternatives sont à l’étude, qu’il s’agisse d’attestations accessibles via le web, de dispositifs accompagnés ou encore de solutions physiques. « Il y a des pistes », reconnaît-il. Sur le volet confiance, la transparence est présentée comme un levier clé. Publication du code, bug bounty, pédagogie : l’État cherche à créer les conditions d’un dialogue avec l’écosystème. « Il faut qu’il soit challengé », dit Jérémie Baboukhian à propos des dispositifs techniques.
Sécurité : un changement de paradigme
Enfin, la sécurité reste un sujet structurant, mais avec une approche renouvelée. Plutôt que de se focaliser uniquement sur la protection des données, les intervenants insistent sur la sécurisation des usages. « Chaque citoyen a ses données dans sa main », rappelle Florent Tournois, soulignant l’absence de base centralisée dans le modèle des wallets.
Jérémie Baboukhian va plus loin en redéfinissant la notion même de valeur. « Ce qui a de la valeur, c’est l’acte », explique-t-il, c’est-à-dire la capacité à garantir qu’une action a bien été réalisée par la bonne personne. Mais aussi les usages : « ce qu’on fait de son identité (…) c’est ça qui a une valeur marchande. »
Un modèle encore à inventer
Reste une inconnue majeure : le modèle économique. La nouvelle phase de la stratégie doit justement permettre de consulter les acteurs privés pour identifier les opportunités et les conditions de création de valeur. « On sait que l’État seul n’y arrivera pas », reconnaît Jérémie Baboukhian. « On sait que tous ensemble, on peut y arriver. »
Une conviction qui résume bien l’état d’esprit du moment : face à un chantier aussi structurant que celui des identités numériques, la réussite ne dépendra ni uniquement de la technologie, ni uniquement de la réglementation, mais bien de la capacité à construire un écosystème.

