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La géopolitique a trouvé son interrupteur

Les coupures massives d’Internet en Iran illustrent un basculement stratégique : le réseau mondial n’est plus seulement une infrastructure technologique, mais un instrument de pouvoir géopolitique. 

Publié le 12 mars

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La technologie a longtemps été présentée comme le moteur d’une mondialisation heureuse. Les logiciels circulaient librement, les composants étaient fabriqués à l’autre bout du monde, les plateformes numériques s’imposaient à l’échelle planétaire. Internet semblait transcender les frontières. Une époque qui, malheureusement, touche à sa fin. Depuis quelques années, la technologie est devenue un terrain de rivalité stratégique entre grandes puissances. Les restrictions américaines sur les semi-conducteurs avancés vers la Chine, les politiques industrielles massives autour de l’IA ou encore la multiplication des stratégies nationales de souveraineté numérique en Europe témoignent d’un basculement. La compétition technologique n’est plus seulement économique : elle est géopolitique. Mais cette nouvelle guerre froide ne se joue pas uniquement dans les laboratoires ou les data centers. Elle se joue aussi dans la capacité d’un État à contrôler les infrastructures numériques elles-mêmes ! 

Les coupures massives d’Internet observées en Iran ces dernières semaines en donnent une illustration brutale. Depuis fin février, l’Iran connaît l’un des plus vastes blackouts numériques jamais observés. La connectivité nationale a chuté à environ 1 % de son niveau normal selon les observateurs du trafic Internet, isolant des millions de personnes du reste du monde. Pour les autorités, il s’agit d’un outil stratégique : contrôler l’information, limiter les communications et éviter la circulation d’images ou de récits embarrassants en période de conflit et de tensions internes. Le plus frappant n’est pas seulement l’ampleur de la coupure, mais sa sophistication. L’Iran n’éteint pas simplement Internet : il organise un réseau parallèle, un « Internet national », où certaines institutions et services autorisés continuent à fonctionner tandis que la population reste coupée du réseau mondial.  

Autrement dit, la déconnexion devient une architecture politique. Cette stratégie révèle une évolution majeure : Internet n’est plus seulement un espace de liberté ou d’innovation. Il est devenu une infrastructure de pouvoir. Un gouvernement peut aujourd’hui contrôler un territoire non seulement par la police ou l’armée, mais aussi en contrôlant les flux de données. L’impact économique est colossal. Les autorités iraniennes elles-mêmes reconnaissent que ces coupures coûtent des dizaines de millions de dollars par jour à l’économie nationale et font chuter les transactions en ligne et le commerce numérique. Mais dans certaines situations politiques, le contrôle de l’information semble plus précieux que la croissance. 

En quelques heures, un pays peut donc se retrouver quasiment isolé du réseau mondial. Le trafic Internet chute, les plateformes deviennent inaccessibles, les communications avec l’extérieur disparaissent. L’économie numérique s’arrête, mais le pouvoir conserve le contrôle de l’information. Le plus frappant est que ces coupures ne sont plus improvisées. Elles reposent sur des architectures techniques conçues précisément pour cela : réseaux nationaux isolables, filtrage massif du trafic, contrôle centralisé des fournisseurs d’accès. Internet devient alors une infrastructure politique autant que technologique. 

Ce phénomène révèle un changement profond dans la nature du numérique. Pendant longtemps, on a pensé Internet comme un espace global et décentralisé, difficile à contrôler. Dans la réalité, les États apprennent à le fragmenter, à le filtrer et parfois à l’éteindre.  

Dans ce contexte, les entreprises technologiques se retrouvent au cœur d’un jeu géopolitique qu’elles ne maîtrisent pas toujours. Les décisions politiques (sanctions, contrôles d’exportation, restrictions technologiques) peuvent redessiner les marchés du jour au lendemain. Une règle sur les semi-conducteurs, une sanction contre un fournisseur cloud ou une coupure de connectivité peut transformer l’équilibre d’un secteur entier. 

Pour les dirigeants et les DSI, cette évolution change la nature des choix technologiques. Choisir une infrastructure cloud, un fournisseur de réseau ou une architecture numérique n’est plus seulement une décision technique ou économique. C’est aussi, indirectement, un choix d’écosystème géopolitique. 

La comparaison avec la guerre froide peut sembler excessive. Pourtant, certains éléments y ressemblent de plus en plus : rivalité industrielle, course technologique, fragmentation des chaînes d’approvisionnement et émergence de blocs numériques distincts. La différence est que cette nouvelle confrontation ne se joue pas seulement entre États. Elle traverse les entreprises, les infrastructures et les réseaux qui structurent l’économie mondiale. Et, dans cette nouvelle guerre froide, la question n’est plus seulement de savoir qui maîtrise la technologie. Elle est aussi de savoir qui contrôle l’accès au réseau lui-même.