« Le cloud, ce n’est pas seulement du béton et des serveurs : c’est avant tout le stack »
Fondateur d’UPSUN (ex-Platform.sh) et à l’origine de l’initiative Eurostack, Frédéric Plais plaide pour une souveraineté numérique européenne fondée sur la commande publique, l’unification des normes et la construction d’une offre cloud complète, au-delà des seuls datacenters.
Publié le 21 janv. | Mis à jour le 23 janv. Lecture 7 min.
Pouvez-vous rappeler ce qu’est UPSUN et votre positionnement dans le cloud ?
UPSUN est une entreprise française qui existe depuis dix ans. On est ce que Gartner appelle aujourd’hui une Cloud Application Platform, l’ancien terme étant PaaS (Platform as a Service). Dans le cloud, il y a deux grandes briques. D’abord l’infrastructure bas niveau, datacenters, compute, memory, storage, tout ce dont un DSI (Directeur des systèmes d'information) a besoin. Et au-dessus, les services, jusqu’au SaaS. Nous sommes cette couche intermédiaire entre l’infrastructure et le SaaS (Software as a service). Notre rôle est de permettre à des équipes digitales de construire, tester et déployer des applications sans avoir à rentrer dans la complexité de l’infrastructure. On fournit un flux opérationnel complet : déploiement, environnements de test, mise en production, sécurité par défaut. Le produit a beaucoup évolué. Aujourd’hui, on sait gérer tout type d’application : sites de contenu, e-commerce, SaaS, applications sur mesure, et bien sûr des applications intégrant de l’IA. On est environ 300 personnes, plus de 50 millions d’euros de chiffre d’affaires, et très internationaux, 60 % de notre activité est en Amérique du Nord, seulement 15 % en France.
Cette dimension internationale influence-t-elle votre vision de la souveraineté numérique européenne ?
Je suis convaincu qu’il faut de la souveraineté, il n’y a aucun doute là-dessus. Mais cette souveraineté ne doit pas devenir un frein à l’internationalisation des entreprises européennes. Souveraineté, oui. Une approche cocorico, gauloise, avec un village fermé, non. Cela dit, il faut être lucide : aujourd’hui, l’Europe est à la traîne. Nous sommes une colonie numérique des États-Unis et de la Chine. C’est une réalité. Donc le fait qu’il y ait une prise de conscience politique, même tardive, c’est déjà positif.
Lors des discussions récentes sur la souveraineté, beaucoup mettent en avant les infrastructures, notamment les datacenters. Pour vous, les politiques font fausse route avec ce sujet, pourquoi ?
Le cloud ne se résume pas à couler du béton. Construire un datacenter, c’est essentiellement un projet immobilier. On achète des puces Nvidia, du software Microsoft ou AWS, on emploie quelques dizaines de personnes pour l’exploitation, et ça consomme énormément d’énergie. Ça ne crée ni valeur stratégique, ni emplois massifs, ni souveraineté. Pire : on laisse des acteurs américains venir s’installer en Europe, profiter d’une électricité française peu chère et décarbonée, sans réel bénéfice pour l’écosystème. Ce qui fait le succès du cloud, ce ne sont pas les datacenters, ce sont les services au-dessus, le software, le stack complet. Et c’est précisément ce dont on ne parle jamais. La valeur se trouve dans le code, dans les services, dans l’expérience utilisateur. Elle n’est pas dans l’infrastructure seule. Aujourd’hui, cette valeur est apportée à 100 % par Google, Microsoft ou AWS. Si on se contente d’héberger du software américain dans des datacenters européens, on ne se protège de rien. Le software reste soumis au Cloud Act et au Patriot Act. Une cour américaine peut toujours exiger l’accès aux données. Penser que la souveraineté se joue uniquement sur la localisation physique des données est une hérésie. Le cloud, c’est de l’infrastructure virtualisée combinée à une couche logicielle extrêmement sophistiquée. Tant qu’on ne maîtrise pas cette couche logicielle, on ne maîtrise rien.
Est-ce ce constat qui vous a amené à la création de l’initiative Eurostack, quelle est sa genèse ?
Eurostack part de cette idée simple, l’Europe n’a pas un problème de briques, elle a un problème d’assemblage. Personne n’a tout individuellement, mais collectivement, l’Europe a tout le stack : de l’infrastructure, des plateformes comme la nôtre, des éditeurs, de l’open source. Avec UPSUN, on a décidé de soutenir le projet Eurostack dès sa création, parce qu’on voyait bien qu’on n’y arriverait pas seuls. Il fallait créer une dynamique collective pour construire une offre européenne crédible, visible et compréhensible par les grands comptes et la commande publique.
Quelle est la portée réelle de cette initiative aujourd’hui ?
L’initiative est récente, mais elle démarre avec énormément d’énergie. Plus de 300 entreprises la soutiennent déjà. L’objectif n’est pas idéologique, il est très concret. Il faut montrer qu’il existe une alternative européenne viable au choix par défaut des hyperscalers. Eurostack, c’est une logique d’offre. Il y a une demande latente, mais elle n’est pas satisfaite parce que les acteurs européens ne jouent pas collectif. Eurostack doit être cet organe qui permet d’organiser les collaborations et de rendre l’offre lisible. Au sein de l’initiative, on tente ce jeu collectif pour assembler les bonnes solutions et proposer quelque chose de cohérent, compétitif et de qualité équivalente à ce que proposent les acteurs américains.
Vous insistez beaucoup sur la nécessité de la commande publique pour espérer une forme de souveraineté. Pourquoi est-ce selon vous le levier numéro un ?
Les entrepreneurs n’ont pas besoin de subventions. Les subventions n’ont jamais fait une belle boîte, et de toute façon il n’y a plus d’argent dans les caisses de l’état. En revanche, les commandes, oui. La commande publique, mais aussi les commandes des grands groupes européens, sont essentielles. Tant qu’ils continueront à dire “je n’ai le choix qu’entre Google, AWS et Azure”, rien ne changera. Il faut flécher une partie de cette commande vers des solutions européennes.
La réglementation et les normes pourraient-elles constituaient le second levier
Aujourd’hui, le marché européen n’existe pas. On se vante d’avoir 450 millions d’habitants, mais c’est un marché fragmenté avec autant de normes que de pays. Faire une norme française comme SecNumCloud est une aberration économique en 2026. Ça coûte très cher, ça pénalise les entreprises françaises qui vendent à l’étranger, et ça favorise soit des acteurs très franco-français à la surface limitée, soit les géants américains qui contournent la règle. Il faut une norme européenne unique. EUCS niveau 3 et SecNumCloud devraient être équivalents. Et s’il y a une spécificité française, très bien, mais qu’elle soit reconnue automatiquement. Omnibus va clairement dans le sens de la simplification et de la clarification. J’espère vraiment que ce sera un succès, parce que c’est indispensable pour avancer. Il faut vraiment agir au niveau Europeen et non au niveau national !
Comment UPSUN s’inscrit concrètement dans cette logique d’Eurostack ?
Nous apportons une abstraction logicielle qui vise à simplifier la gestion des applications sur le cloud en automatisant l’ensemble du scope devops. Sur notre plateforme, les clients choisissent librement leur fournisseur d’infrastructure. Nos clients peuvent choisir entre les hyperscaler americains: AWS, Google, Azure, IBM Cloud, mais aussi OVH. Ils décident également du lieu de la localisation de leurs données. Notre offre apporte exactement la meme experience et les memes garanties quelque soit le choix de l’infrastructure. Il n’y a aucune difference entre Upsun sur OVH ou Upsun sur AWS. Notre approche est infrastructure as code : elle permet de deployer une application vers le cloud en quelques minutes. On ne fait pas la guerre aux hyperscalers. On travaille avec eux. Mais on apporte une alternative, de la liberté de choix, et une vraie concurrence. Notre partenariat avec l’Allemand Shopware, acteur leader de l’e-commerce open source, illustre cette approche. Ensemble, on propose une solution européenne d’e-commerce, facile à déployer sur le cloud, en Europe comme aux États-Unis. C’est une vraie offre intégrée, avec un seul contrat, des responsabilités claires, et une collaboration technique profonde. C’est exactement l’esprit Eurostack : jouer collectif pour simplifier la vie des clients.

