Green tech & IA

Le numérique responsable comme levier de performance opérationnelle 

Lors de sa soirée Elevate, des experts se sont réunis à la rédaction d’Alliancy pour confronter la tech à ses angles morts en matière de numérique responsable.  

Publié à 9h28

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Le numérique responsable n’a pas disparu, il a juste perdu le confort des slogans. Le 26 mai 2026, à la rédaction d’Alliancy, la table ronde consacrée à la thématique a surtout acté un déplacement du sujet. Moins visible dans la communication, il revient par les coûts, les appels d’offres, la résilience et la dépendance aux fournisseurs. “On a senti un tassement qui s’opérait sur ces sujets extra-financiers à partir de 2024”, a observé Emmanuelle Olivié-Paul, présidente et fondatrice du cabinet Advaes. Le mouvement est donc plus un recentrage qu’un recul. Les démarches les moins ancrées résistent mal aux arbitrages budgétaires, mais les organisations exposées aux exigences ESG ou aux grands donneurs d’ordre restent mobilisées. “On va peut-être avoir moins d’entreprises engagées, mais des entreprises plus engagées”, a estimé Véronique Beaupère, advisor chez Alliancy. In fine, le sujet a changé de grammaire. Il ne suffit plus de promettre une trajectoire verte. Il faut prouver son utilité opérationnelle. “Le seul sujet de la sustainability a beaucoup moins d’emprise”, a reconnu Julien Rouzé, co-fondateur de Sopht, une plateforme dédiée aux DSI pour mesurer l’empreinte carbone IT. Voilà le nouvel état du marché. Le numérique responsable survit, mais il doit désormais démontrer sa valeur dans le dur. 

Emmanuelle Olivié-Paul, présidente et fondatrice du cabinet Advaes

Emmanuelle Olivié-Paul, présidente et fondatrice du cabinet Advaes

Fiona Slous / Alliancy

L’IA bouscule les priorités 

L’IA est devenue l’alibi parfait et le révélateur brutal de ce recentrage. Elle promet de la productivité, attire les budgets et permet, parfois, de repousser les arbitrages environnementaux à plus tard. “Tout le budget du numérique responsable a été intégré sur la transformation IA. Magique.”, a ironisé Manaëlle Perchet, sustainable & ethical AI reputation manager chez Reply, cabinet de consulting. Pour beaucoup d’organisations, l’urgence n’est plus de réduire l’empreinte numérique, mais de ne pas rater le virage IA. Une peur qui reconfigure les priorités des DSI. “Il y a la peur de ne pas être le bon DSI qui a su faire passer l’entreprise à l’échelle avec cette technologie”, a expliqué Julien Rouzé. Le problème, c’est que l’IA ne réduit pas les contraintes physiques. Elle les épaissit. Plus de calcul, plus de données, plus d’énergie, plus d’infrastructures. “On ne pourra pas utiliser l’IA comme bon nous semble”, a-t-il prévenu. À mesure que les modèles économiques évolueront vers des usages facturés, la sobriété pourrait plus revenir par le coût, que par la conviction.

“L’exigence, maintenant, c’est la mesure, la justification, le caractère scientifique de ce qui est affirmé”
Véronique Beaupère, advisor chez Alliancy Pôle études

La data contre le flou 

La crédibilité passe désormais par la mesure. Les entreprises veulent piloter leurs trajectoires ESG, mais se heurtent encore à une donnée robuste. “L’outillage permet aussi d’évaluer la maturité”, a rappelé Emmanuelle Olivié-Paul. Le marché avance, oui, mais avec un handicap lourd. Trop d’indicateurs restent déclaratifs. Trop de fournisseurs alimente l’opacité. Trop d’organisations confondent reporting et pilotage. “On a beaucoup plus de déclaratif que de donnée chiffrée”, a-t-elle ajouté. Cette faiblesse nourrit le soupçon de greenwashing et fragilise les arbitrages internes. Une DSI sous contrainte ne finance pas durablement une démarche sans indicateurs. “La data, c’est le nerf de la guerre”, a insisté le co-fondateur de Sopht. La mesure ne peut donc plus rester cantonnée au rapport extra-financier. Elle doit descendre dans les achats, les infrastructures, les usages applicatifs et l’allocation des ressources. “L’exigence, maintenant, c’est la mesure, la justification, le caractère scientifique de ce qui est affirmé”, a complété Véronique Beaupère. Sans cela, le numérique responsable resterait vulnérable au premier arbitrage budgétaire. 

Julien Rouzé, co-fondateur de Sopht

Julien Rouzé, co-fondateur de Sopht

Fiona Slous / Alliancy

Le Comex parle risque   

Pour entrer au Comex, le numérique responsable doit donc abandonner le langage de la vertu seule. Les directions générales perçoivent d’abord le risque, la rentabilité, la continuité d’activité et l’accès au marché. “Ne pas travailler sur le numérique responsable, c’est prendre un risque”, a résumé la présidente et fondatrice du cabinet Advaes. Ce risque a plusieurs visages : hausse des prix de l’énergie, tension sur les composants, exigences des donneurs d’ordre, image employeur, dépendances technologiques. Dans la tech, il touche aussi la compétitivité. Un éditeur ou une ESN qui ne sait pas documenter son impact pourra perdre des appels d’offres, surtout auprès de grands groupes encore soumis aux obligations extra-financières. “Il faut vraiment personnaliser l’analyse et le discours à la situation propre à chaque entreprise”, a souligné Véronique Beaupère. Mais au-delà de l’adaptation, c’est la structure même de décision qui est en cause. “L’IA ne dépend pas que de l’IT : elle concerne aussi la compliance, la RSE et l’ensemble des fonctions, qui doivent se parler”, a insisté Manaëlle Perchet. C’est moins séduisant qu’un manifeste. Mais c’est plus efficace. 

“C’est la responsabilité de tout le monde et, au final, celle de personne [...] Il faut donner l’espace, les moyens et les outils”
Manaëlle Perchet, sustainable & ethical AI reputation manager chez Reply

La gouvernance reste le verrou 

Reste un obstacle majeur : l’organisation interne. Le sujet est transverse, donc difficile à piloter. “C’est la responsabilité de tout le monde et, au final, celle de personne”, a pointé Manaëlle Perchet. IT, RSE, achats, finance, data, RH et risques avancent souvent en silo, chacun avec ses indicateurs et ses urgences. Pour durer, les démarches doivent articuler impulsion stratégique et relais opérationnels. “Il faut donner l’espace, les moyens et les outils”, a-t-elle développé. Les communautés internes, les ateliers, les objectifs courts et les sprints d’amélioration peuvent créer de l’adhérence. Mais, sans gouvernance claire, l’élan s’épuise. “Tout est lié”, a conclu Véronique Beaupère. La formule semble simple. Mais elle est redoutable. Car elle oblige la tech à cesser de traiter la sobriété, l’IA, la cybersécurité, la souveraineté et la performance comme des priorités concurrentes. Pour gagner, le numérique responsable doit devenir une grille de lecture des arbitrages technologiques.