Chronique
Auzeville, VMware, Broadcom : vingt ans de choix qui ont verrouillé l’Éducation nationale
Fin 2023, Broadcom rachète VMware. En 2024, la restructuration unilatérale des licences frappe de plein fouet les grands comptes publics. Jacky Galicher revient sur son expérience au sein de l'Éducation nationale.

Fin 2023, Broadcom rachète VMware. En 2024, la restructuration unilatérale des licences frappe de plein fouet les grands comptes publics. Le CEA voit ses coûts augmenter d’environ 20 %, « bien supérieur à l’inflation ». Le CNRS est informé qu’il sera poussé vers le cloud à partir de 2029, dans une logique jugée « orthogonale avec les injonctions de souveraineté ». Le ministère de l’Éducation nationale, lui, opère plus de 19 000 machines virtuelles sur VMware. Il est en première ligne. Comment en est-on arrivé là ? La réponse se trouve vingt ans plus tôt.
Un mécanisme simple, des conséquences redoutables
En 2003-2004, le ministère de l’Éducation nationale signe un partenariat structurant avec Dell et VMware. Ce partenariat, qui durera plus de quinze ans, pose les fondations de toute l’architecture à venir. Dès son lancement en 2016, la solution d’hyperconvergence VxRail fait l’objet des premières expérimentations dans quelques académies pilotes. En avril 2019, la Direction du Numérique pour l’Éducation annonce publiquement — sur Twitter, en taguant @DellEMCFrance et @VMware_Fr comme « partenaires technologiques mobilisés pour opérer une montée en gamme » — le lancement du déploiement dans quatre académies pilotes. En octobre de la même année, au Dell Technologies Forum, la stratégie est détaillée : VxRail sur tous les rectorats, cloud interne CLOE sur VMware Cloud Foundation, doctrine multicloud. L’objectif sous-jacent : préparer la migration des infrastructures académiques vers le datacenter mutualisé d’Auzeville-Tolosane, en Haute-Garonne.
Le mécanisme est simple. Ses conséquences, elles, sont redoutables. La DNE finance les académies via des marchés nationaux portant sur VMware, Dell, Microsoft. En centralisant l’infrastructure physique sur Auzeville, elle impose en cascade les hyperviseurs, les constructeurs, les éditeurs. Les DSI académiques héritent d’une architecture technique décidée à Paris. Leur marge de manœuvre locale est nulle — non par manque de compétence ou de volonté, mais par construction.
C’est l’exact inverse du pilier de réversibilité posé par le CIANum. On ne peut pas changer de fournisseur quand le choix du fournisseur a été fait pour vous, à l’échelon national, avant que vous n’ayez signé quoi que ce soit.
Décision de gouvernance
J’ai dirigé la DSI de l’Académie de Normandie de décembre 2019 à janvier 2024. J’ai fait le choix de maintenir une infrastructure académique indépendante, malgré les pressions de rationalisation vers Auzeville. Un audit des infrastructures normandes a révélé qu’Auzeville n’était pas prêt à accueillir nos migrations dans les délais imposés. Le datacenter normand fonctionne toujours aujourd’hui, après mon départ. Ce n’est pas un exploit technique. C’est une décision de gouvernance — et la preuve que la dépendance à Auzeville n’est pas une fatalité.
En 2024, pendant que Broadcom impose de nouvelles conditions tarifaires à ses clients VMware et que le MENJ reçoit de VMware le trophée « Hero for Good » pour la « consolidation de ses infrastructures » sur VMware Cloud Foundation et vSAN, la Commission d’enquête parlementaire sur les dépendances numériques commence ses auditions. Audran Le Baron, directeur du numérique pour l’éducation, y reconnaîtra que le cadre de cohérence technique actuel vise à s’affranchir des dépendances non européennes, mais que « ce n’était pas le cas à l’origine, en particulier de par la construction du SI à une maille académique ».
Vingt ans de décisions, toutes rationnelles prises isolément, ont fini par produire un verrou systémique que personne n’avait véritablement choisi. En 2026, le SI RH du ministère est hébergé à Auzeville. La centralisation de la messagerie pour 1,2 million d’agents est en cours — sur cette même infrastructure VMware/Broadcom dont les conditions tarifaires ont changé unilatéralement.
Une dépendance numérique naît rarement d’une mauvaise décision. Elle résulte d’une succession de bonnes décisions prises sans jamais prévoir les conditions de sortie.





