Les trois paradoxes d’une volonté de souveraineté numérique
Le monde a changé. Il suffit de taper aujourd’hui « souveraineté numérique » dans un moteur de recherche et d’observer les articles d’actualité proposés par les grands médias nationaux pour s’en convaincre.
Publié le 29 janv. Lecture 6 min.
« Trump peut-il plonger l’Europe dans le chaos numérique ? », « La France face aux dépendances américaines », « Pourquoi l’Europe reste-t-elle dépendante des GAFAM ? »… Voici quelques-uns des titres mis en avant dans les médias cette semaine. Inimaginable il y a encore deux ou trois ans dans la presse grand public, et encore moins si l’on remonte une décennie en arrière, époque où les quelques pionniers qui s’inquiétaient du sujet dans l’écosystème se voyaient traiter de « has been » pour leurs initiatives et mises en garde. L’eau a coulé sous les ponts : en janvier 2026, Bercy peut accueillir une grande rencontre dédiée à ce sujet, comme ce fut le cas le 26 janvier dernier, avec notamment l’officialisation d’un Observatoire dédié, sans que cela paraisse suffisant. En quelques mois seulement, le « non-sujet » est devenu une urgence… et l’attentisme, notamment sur le plan réglementaire, commence à peser lourdement. Dans les mois à venir, l’écosystème et le gouvernement devront trouver les moyens de concrétiser et d’apporter des réponses à trois apparents paradoxes.
Fossé des désillusions
Inutile de revenir longuement sur les raisons de cette accélération. Tout au plus rappellera-t-on que des situations qui semblaient relever de l’invraisemblable dans la relation transatlantique sont aujourd’hui une réalité, fût-elle effrayante pour nos diplomaties européennes. Les sanctions américaines à l’encontre de l’ancien commissaire européen Thierry Breton ou les menaces répétées contre l’intégrité territoriale d’un État souverain européen allié sont les dernières en date, mais sans doute pas les dernières. Dans ce contexte, nous sommes confrontés à un premier paradoxe : les autorités publiques ne peuvent plus ignorer la question – d’autant que le président Emmanuel Macron s’est fait le porte-voix, sur la scène internationale, du concept d’autonomie stratégique pour la France et l’Europe. Pourtant, le rythme et l’ampleur de la réaction seront jugés sévèrement alors que la prise de conscience se développe. Quand des promesses commencent à être faites, le fossé des désillusions peut vite se creuser. C’est un phénomène bien connu en milieu professionnel, par exemple, lorsqu’une entreprise annonce qu’elle va améliorer la vie de ses salariés… et que le taux de satisfaction de ceux-ci baisse drastiquement dans la foulée !
Lent processus parlementaire
Ainsi, l’annonce d’un Observatoire de la souveraineté numérique, déjà évoqué longuement en 2025, est à saluer, de même que le soutien affiché à l’Indice de résilience numérique, initiative privée présidée par le patron de la Caisse des dépôts, Olivier Sichel. Mais après plus d’un an de messages sur le sujet, il est difficile de s’en contenter. Un questionnaire national doit être adressé aux acteurs publics et privés afin d’identifier les usages numériques critiques et les dépendances aux solutions extra-européennes, pour une restitution prévue au printemps. Très bien. On reconnaîtra volontiers qu’il manque de granularité dans la connaissance fine de la situation : mais quand les chiffres sont à ce point éloquents (il suffit de regarder les usages et les résultats en Europe de Microsoft, Google ou encore AWS pour s’en convaincre), l’observation risque surtout de pointer l’évidence et de faire grincer des dents. Or, l’exercice ne doit pas devenir désespérant, encourager la résignation et le statu quo. C’est ce qui rend d’ailleurs aussi insupportable le fait que les initiatives réglementaires n’avancent pas plus vite. La situation en politique intérieure, les discussions ubuesques sur le budget 2026 ayant relégué toutes les autres questions au second plan, donne l’impression que le législateur reste au milieu du gué et entretient le flou. L’Assemblée nationale vient de se mettre d’accord sur la création d’une commission de 30 députés qui devront mettre en évidence les « dépendances structurelles et vulnérabilités systémiques » et rendront un rapport à la présidente de l’Assemblée… l’été prochain. Difficile d’y voir le signe d’une action ferme et déterminée pour les acteurs de terrain. Surtout lorsque, en parallèle, des sénateurs comme Dany Wattebled font remarquer que l’application des travaux menés sur la réforme de la commande publique semble encore lointaine. Parmi les propositions votées par le Sénat en décembre, la volonté d’ajouter explicitement l’objectif de souveraineté économique dans l’article 1 du Code de la commande publique était notable. Mais si l’on peine à ajouter concrètement une telle ligne alors que le rapport rendu par cette autre commission date déjà de juillet 2025, on peut imaginer ce qu’il adviendra de celui sur nos vulnérabilités systémiques.
L'État doit-il être un éditeur de logiciel ?
Deuxième paradoxe qui crispe l’écosystème : le rôle exact de l’État. Dans une « économie mixte » comme la France, le sujet revient en boucle. Jusqu’où l’État doit-il agir lui-même plutôt que de simplement faciliter la vie des acteurs privés ? Le cas d’école le plus récent est l’annonce du ministre David Amiel, chargé de la fonction publique et de la réforme de l’État, concernant la généralisation « d’ici 2027 d’une solution de visioconférence au sein de l’administration française, Visio », dans le cadre de la Suite numérique. Levée de boucliers dans l’écosystème, qui s’était déjà ému lors de la constitution de la Suite numérique de voir l’administration endosser un rôle d’éditeur de logiciels, au lieu de s’appuyer sur les outils existants. Où faut-il alors placer le curseur de la réalisation souveraine des outils ?
BtoB ou grand public ?
Enfin, un dernier paradoxe contribue à entretenir une forme de confusion : l’action publique reste tiraillée entre ses messages à destination du grand public et les sujets B2B. Ainsi, dans sa communication sur l’événement du 26 janvier pour mettre en avant l’Observatoire et l’IRN (par nature tournés vers les organisations professionnelles), le gouvernement souligne que cela « s’inscrit dans le contexte du lancement […] d’une campagne de sensibilisation du grand public, afin d’alerter sur les effets néfastes des algorithmes de recommandation pour la société […]. En sélectionnant, hiérarchisant et amplifiant certains contenus, ces systèmes orientent l’attention, structurent l’accès à l’information et contribuent à la formation des opinions ». Sur le fond, la préservation de nos démocraties passe effectivement par un combat sur la gestion de l’information à l’ère des grandes plateformes et des productions d’IA. Certains diront que cela souligne davantage le caractère « systémique » du problème. Mais il est difficile de croire que les actions menées contre la désinformation, les ingérences étrangères et la protection de l’enfance… changeront quoi que ce soit au fait que nos entreprises et administrations utilisent massivement des outils de travail américains et que la plupart estiment que personne ne les aide vraiment à trouver une issue.

