L’IA reconfigure l’entreprise plus vite qu’elle ne s’adapte
À la REF numérique du Medef, dirigeants et économistes ont confronté les promesses de l’IA à ses effets réels : productivité sous conditions, transformation incomplète et tensions sur l’emploi et les compétences.
Publié et mis à jour le 17 avr. Lecture 4 min.
La question n’est plus de savoir si l'intelligence artificielle entre dans les organisations, mais ce qu’elle y déplace. Le centre de gravité, peut-être. Le contrat social, sûrement. “On n’est plus seulement à un poste de travail modifié. Maintenant, on est sur l’entreprise”, a insisté Robin Rivaton, directeur général de Stonal. Le glissement est déjà tangible et il ne relève pas d’un futur hypothétique. La circulation de la connaissance change de nature, les chaînes de décision se raccourcissent, certaines expertises perdent leur valeur d’intermédiation. Ce qui structurait hier l’autorité, soit l’accès à l’information ou la maîtrise d’un process, devient reproductible, parfois instantanément. “La grosse question, à mon sens, c’est la formation”, a rappelé Anne-Sophie Alsif, cheffe économiste chez BDO France. L’enjeu n’est pas anecdotique. Sans montée en compétences, les gains resteront localisés, voire déséquilibrés. Car derrière l’accélération des usages, un décalage s’installe déjà entre la vitesse des outils et la capacité des organisations à les intégrer sans se désarticuler.
Une adoption encore contrainte
Sur le terrain, cette tension se traduit par une diffusion inégale. “50 % des entreprises sont encore à l’état de réflexion”, a indiqué Benoît Léger, directeur général d’Obsam. Le chiffre dit moins une prudence stratégique qu’un empilement de contraintes. Les directions arbitrent en permanence entre transformation et continuité d’activité, dans des contextes où les marges de manœuvre sont limitées. “Ce n’est pas qu’on soit en retard, c’est qu’il y a tellement de challenges”, a-t-il précisé. L’IA s’insère rarement dans un espace disponible. Elle arrive dans des organisations déjà saturées, sans temps dédié, sans pilotage stabilisé, parfois sans ligne directrice claire. D’où des usages fragmentés, souvent opportunistes, qui peinent à produire des effets systémiques. L’écart ne se joue alors plus uniquement sur l’accès à la technologie, mais sur la capacité à revoir les fondamentaux. Certaines entreprises reconfigurent leurs processus, d’autres empilent les outils. Dans ce second cas, la promesse d’efficacité se dilue rapidement dans la complexité existante. L’IA accélère, mais ne simplifie pas mécaniquement.
(de gauche à droite) Robin Rivaton, directeur général de Stonal, Anne-Sophie Alsif, cheffe économiste chez BDO France, François Fleutiaux, directeur général d’Inetum Euromed et Robin Rivaton, directeur général de Stonal.
―Fiona Slous / AlliancyProductivité : des gains sous condition
La question des gains de productivité cristallise cette ambiguïté. “Si l’organisation ne change pas, les gains sont réabsorbés dans la coordination”, a prévenu Robin Rivaton. Le constat tranche avec les discours dominants. Dans des entreprises où une grande partie du temps est déjà consacrée à aligner, valider, coordonner, accélérer l’exécution individuelle ne suffit pas. Cela peut même amplifier certains déséquilibres. Plus de production, mais aussi plus d’interfaces à gérer. François Fleutiaux en observe une traduction directe sur le marché. “Tous les clients nous demandent des discounts de 10 à 50 %”, a-t-il expliqué. L’IA devient alors un levier de compression des coûts avant d’être un moteur de transformation. Le rapport de force évolue rapidement, parfois plus vite que les organisations elles-mêmes. Dans le même temps, certains ajustements internes sont déjà visibles. “Il y a des jobs qui sont en train de disparaître”, a-t-il constaté. Les fonctions les plus standardisées comme le développement junior, tests ou support, sont en première ligne. Le sujet n’est donc pas seulement celui de la productivité, mais celui de sa redistribution. Qui capte les gains ? À quel rythme ? Et avec quelles conséquences sur la structure même de l’emploi ?
Une fracture dans les compétences
Cette redistribution ne se limite pas aux volumes d’emplois, elle touche au cœur des compétences. “L’IA, c’est un outil pour les élites”, a observé Benoît Léger. La formule peut sembler abrupte, mais elle renvoie à un phénomène plus diffus. L’IA amplifie les écarts entre ceux qui savent interroger, contextualiser, corriger, et ceux qui consomment la réponse telle quelle. L’accès à l’information n’est plus différenciant. Sa mise en perspective le devient. “On ne peut pas faire société avec cette cassure”, a averti Anne-Sophie Alsif. L’enjeu dépasse largement l’entreprise. Il touche à un modèle de progression fondé sur l’accumulation de savoirs désormais accessibles en quelques secondes. "Ce type de connaissance-là ne vaut plus rien”, a tranché Robin Rivaton. Ce qui disparaît, ce n’est pas la connaissance en tant que telle, mais sa valeur comme barrière d’entrée. Dans ce contexte, de nouvelles compétences émergent sans être encore stabilisées : capacité d’arbitrage, compréhension des limites de l’outil, sens critique. L’entreprise se retrouve alors face à une équation plus complexe qu’un simple plan de formation. Elle doit redéfinir ce qu’elle valorise, ce qu’elle mesure, et ce qui, demain, fera encore progression.

