L’illusion d’une Europe technophile face au doute de la maîtrise
Adoption massive, Shadow AI et dépendance aux géants étrangers. Présentée par Inetum, l’étude “Tech, IA et société” met en lumière une Europe séduite par l’IA mais incapable d’en garder le contrôle.
Publié à 3h53 | Mis à jour à 4h31 Lecture 4 min.
François Fleutiaux, CEO Euromed – Inetum
―Fiona Slous / AlliancyL’IA s’impose comme une lumière dans une Europe en crise mais, plus elle éclaire, plus elle met en évidence ce que le continent ne maîtrise pas. Présenté le 26 mai par Inetum et l’agence Bona Fidé à l’hôtel du Louvre, l’observatoire “Tech, IA et société” documente une bascule nette dans le rapport des cadres à la technologie. “90 % des cadres estiment que la technologie peut produire un monde meilleur”, a affirmé Samuel Jacquier, dirigeant de Bona Fidé. Cette adhésion massive ne relève pas d’un simple engouement pour l’innovation. Elle signale un déplacement du centre de gravité. “La technologie est le seul changement social jugé aussi positivement”, a-t-il précisé. Autrement dit, tout le reste recule. La politique, le social, l’éducatif. Dans ce paysage fragilisé, l’IA concentre les attentes sans pour autant fédérer une vision commune. Les cadres portugais et espagnols s’y projettent sans réserve quand les Français, moins enthousiastes et plus méfiants, freinent. L’Europe avance fragmentée. Mais elle ne doute pas de la tech. Elle doute d’elle-même.
L’IA s’infiltre dans les usages
Ce décalage se matérialise immédiatement dans les pratiques. L’IA ne s’introduit pas par les directions stratégiques, elle s’impose par les usages. “Deux tiers des cadres utilisent l’IA dans leur vie personnelle”, a détaillé Samuel Jacquier. L’outil s’installe d’abord comme un réflexe individuel. Recherche, reformulation, assistance quotidienne. Le problème, c’est qu’il entre dans l’entreprise par effraction. “Un cadre sur deux dit l’utiliser de manière cachée”, a-t-il ajouté. Le Shadow AI ne relève plus de l’expérimentation. Il devient un mode opératoire. Les collaborateurs optimisent leurs tâches en dehors des circuits officiels, exposant données et processus sans cadre défini. “La maturité des usages est souvent plus avancée dans la sphère personnelle que dans l’entreprise”, a reconnu François Fleutiaux, CEO Euromed – Inetum. Cette inversion des dynamiques bouleverse les modèles classiques de transformation. L’innovation ne descend plus des directions IT. Elle remonte des utilisateurs, souvent sans garde-fou.
Une confiance qui tient… jusqu’au risque ou L’usage l’emporte sur la prudence.
Cette diffusion rapide repose sur une confiance pragmatique. Les cadres utilisent l’IA parce qu’elle fonctionne. “83 % déclarent faire confiance aux contenus générés”, a précisé Samuel Jacquier. Cette confiance n’a rien d’idéologique. Elle s’inscrit dans l’efficacité immédiate mais cohabite avec une inquiétude persistante. “70 % s’inquiètent de la collecte des données personnelles”, a-t-il ajouté. Le paradoxe est là. Utiliser massivement un outil dont on redoute les effets systémiques. “Le sujet n’est pas seulement la confidentialité, mais l’intégrité de la donnée”, a insisté Philippe Pujalte, COO & Deputy CEO Euromed - Inetum. L’enjeu dépasse la fuite d’information. Il touche à la fiabilité même des décisions produites. Une donnée biaisée, un modèle mal paramétré, et c’est toute la chaîne qui dévie. Cette tension structurelle s’observe aussi à l’échelle des pays. Les économies d’Europe du Sud affichent une confiance plus fluide. La France, elle, conjugue usage intensif et vigilance accrue. L’usage l’emporte sur la prudence.
Le discours souverainiste ne résiste pas aux faits
À mesure que l’IA s’impose, la question de la maîtrise devient centrale. Et c’est là que le vernis européen craque. Seuls 41 % des cadres français font confiance à l’Union européenne pour être leader en IA, rappelle l’étude. Le diagnostic est sans appel. Le doute ne porte pas sur la technologie. Il porte sur la capacité à la produire et à la contrôler. Dans les représentations, la hiérarchie reste inchangée. Chine et États-Unis dominent. L’Europe suit. “80 % des dépenses cloud sont faites auprès d’acteurs américains”, a souligné François Fleutiaux. Cette dépendance façonne les stratégies des entreprises. “Il faut savoir utiliser les technologies d’où qu’elles viennent”, a soutenu Philippe Pujalte. Le pragmatisme l’emporte sur l’idéologie. Les organisations compartimentent leurs systèmes, isolent les données critiques, diversifient les fournisseurs. Une logique d’arbitrage plus que de rupture. L’Europe avance ainsi à la lumière de l’IA, sans jamais être certaine d’en tenir l’interrupteur.

