MWC 2026 : quand les télécoms deviennent l’infrastructure de l’économie de l’IA
De retour du Mobile World Congress à Barcelone, notre chroniqueur Stéphane Gervais propose un tour d'horizon de la transformation profonde du secteur des télécoms à l'ère de l'IA.
Publié le 11 mars Lecture 7 min.
Pendant des décennies, le secteur des télécoms s’est défini par une mission simple : connecter les personnes, les appareils et les lieux. Le Mobile World Congress 2026 à Barcelone a montré que cette définition est désormais trop étroite. Les télécoms sont en train de devenir quelque chose de plus vaste et de plus stratégique : une infrastructure fondamentale de l’économie de l’intelligence artificielle. L’ampleur du secteur explique pourquoi cette évolution est déterminante. Selon le rapport The Mobile Economy 2026 de la GSMA, l’industrie mobile compte aujourd’hui 8,8 milliards de connexions, dont 5,8 milliards d’abonnés uniques, soit environ 70 % de la population mondiale. En 2025, les technologies mobiles ont généré 7 600 milliards de dollars de valeur économique, soit 6,4 % du PIB mondial. D’ici 2030, cette contribution pourrait atteindre 11 300 milliards de dollars, soit 8,4 % du PIB mondial. Le secteur soutient par ailleurs 50 millions d’emplois dans le monde.
Des investissements massifs
Ces chiffres illustrent la véritable transformation observée à Barcelone : les télécoms ne sont plus seulement une infrastructure de connectivité. Elles deviennent une plateforme d’orchestration. Les réseaux ne sont plus de simples canaux de transport de données. Ils évoluent vers des infrastructures programmables et intelligentes, capables de supporter des charges de travail liées à l’IA, l’automatisation des entreprises, la cybersécurité, l’identité numérique et, de plus en plus, les enjeux de souveraineté numérique. Cette transformation s’accompagne d’investissements massifs. La GSMA prévoit que les revenus des opérateurs passeront de 1 190 milliards de dollars en 2025 à 1 360 milliards en 2030, soutenus par 1 200 milliards de dollars d’investissements dans les infrastructures sur la période.
La vraie transition de la 5G
L’un des messages récurrents du MWC 2026 est que l’histoire de la 5G est loin d’être terminée. La couverture seule ne suffit pas. La véritable rupture repose sur la 5G standalone, l’architecture réseau qui permet le network slicing, les communications à très faible latence, l’automatisation industrielle et les services natifs pour l’IA. D’ici 2030, 57 % des connexions mobiles devraient fonctionner en 5G, tandis que les technologies 2G et 3G deviendront marginales. Mais la géographie de cette transition reste très inégale : certaines régions, comme les pays du Golfe, pourraient atteindre 95 % de pénétration 5G, tandis que d’autres, notamment en Afrique, resteront autour de 20 %.
Plus révélateur encore que la couverture réseau : l’écart entre accès et usage. Aujourd’hui, 58 % de la population mondiale utilise l’internet mobile, alors que la couverture atteint presque toute la population. L’écart de couverture n’est plus que de 4 %, mais l’écart d’usage atteint encore 38 %. Autrement dit, le prochain cycle de croissance numérique dépendra moins de la disponibilité des réseaux que de l’accessibilité, de la confiance, de l’éducation numérique et de la pertinence des services.
L’IA devient un enjeu stratégique pour les opérateurs
Sans surprise, l’intelligence artificielle a dominé les discussions du MWC. Mais le changement majeur observé cette année concerne la nature même de ces discussions. L’IA n’est plus perçue comme un outil périphérique destiné à améliorer l’efficacité opérationnelle. Elle devient un levier stratégique de création de valeur. Selon la GSMA, 45 % des opérateurs considèrent désormais les services liés à l’IA comme une priorité stratégique de revenus.
Pour autant, l’adoption reste encore inégale. Aujourd’hui, près de la moitié des déploiements d’IA dans les télécoms concernent le service client, tandis qu’une part beaucoup plus limitée touche les fonctions réseau ou les activités commerciales. Cela montre que le secteur se situe encore dans une phase de transition : la conviction est forte, mais les modèles opérationnels restent en construction.
Les opérateurs remontent dans la chaîne de valeur
C’est précisément là que la stratégie des opérateurs devient intéressante. Les télécoms ne se contentent plus d’intégrer des outils d’IA. Elles cherchent à se repositionner dans la chaîne de valeur du numérique. Cette évolution se traduit par plusieurs orientations : développement de plateformes d’IA, infrastructures de calcul distribuées, services edge computing, ou encore offres de GPU-as-a-service. La GSMA décrit cette transformation comme un passage vers de nouveaux rôles : fournisseur de connectivité pour l’IA, fournisseur d’infrastructures de calcul, ou partenaire de solutions pour les entreprises.
Le MWC a aussi illustré une autre dynamique : la convergence progressive entre plusieurs univers technologiques auparavant séparés. Intelligence artificielle, infrastructures de calcul, villes intelligentes, plateformes industrielles et même technologies quantiques sont désormais abordées comme les éléments d’un même écosystème technologique. Dans ce nouveau paysage, les télécoms apparaissent de plus en plus comme la couche d’intégration reliant calcul, données, objets connectés et systèmes critiques.
La confiance, condition de la prochaine phase
Si l’IA a été le moteur du MWC 2026, la confiance en a été la condition. Plusieurs interventions ont souligné un risque croissant de fragmentation réglementaire autour de l’IA, certains évoquant même la perspective d’une forme de « guerre froide » de la gouvernance technologique. Dans ce contexte, une phrase prononcée pendant l’événement a particulièrement marqué les esprits. La directrice générale d’Orange, Christel Heydemann, l’a résumée ainsi : « La technologie accélère. La confiance, elle, n’accélère pas. ». Cette observation résume l’un des grands paradoxes du moment. Les capacités technologiques progressent rapidement, mais leur adoption dépend désormais de facteurs beaucoup plus larges : sécurité, transparence, résilience et acceptabilité sociale. Les chiffres confirment cette tension. Le coût mondial de la cybercriminalité pourrait atteindre 15 600 milliards de dollars d’ici 2029, contre 9 200 milliards en 2024. Plus de 90 % des opérateurs considèrent aujourd’hui l’environnement de menace comme élevé ou très élevé. Dans ce contexte, la confiance devient un enjeu stratégique, autant qu’un enjeu technique.
L’identité numérique, prochain champ de bataille
Cette question de confiance explique aussi pourquoi l’identité numérique a occupé une place croissante dans les discussions du MWC. Lors du Mobile Identity Summit, plusieurs intervenants ont rappelé que l’économie de la fraude représenterait déjà près de 10 000 milliards de dollars, tandis que 70 % des transactions numériques se réalisent désormais sur mobile. Avec l’émergence d’agents d’IA capables d’interagir, de négocier ou d’effectuer des transactions, l’enjeu évolue : il ne s’agit plus seulement d’authentifier un appareil ou un numéro, mais de vérifier une identité, un contexte et potentiellement un agent autonome.
Devenir une entreprise "AI-native"
La transformation du secteur télécom s’inscrit dans une évolution plus large de l’économie numérique. Une enquête de la GSMA menée auprès de 5 320 organisations dans 32 pays indique que les entreprises prévoient de consacrer environ 10 % de leurs revenus à la transformation numérique entre 2025 et 2030, avec des retours sur investissement estimés à 200 %. Dans ce contexte, les opérateurs cherchent à devenir non plus seulement des fournisseurs de connectivité, mais des partenaires de transformation des entreprises. Lors de son intervention, Yuen Kuan Moon, directeur général de Singtel, a résumé cette mutation en termes très concrets : devenir une entreprise « AI-native » ne consiste pas simplement à ajouter de l’IA aux processus existants. Cela implique de placer l’IA au cœur de la stratégie, de conduire la transformation au niveau de la direction générale, et de reconstruire l’architecture de données de l’entreprise. L’objectif n’est pas uniquement l’efficacité opérationnelle. Il s’agit de repenser les organisations, transformer les centres de coûts en moteurs de croissance, et réinvestir les gains de productivité dans la valeur client.
Ce qui rend le MWC 2026 particulièrement marquant n’est pas l’annonce d’une technologie unique. C’est la sensation que le secteur franchit un seuil conceptuel. Les télécoms ne se définissent plus seulement comme un secteur de connectivité. Elles deviennent l’infrastructure qui relie l’intelligence numérique, sécurise les transactions et permet l’automatisation des économies modernes. Les entreprises qui réussiront dans la prochaine décennie ne seront pas seulement celles qui construiront les réseaux les plus rapides. Ce seront celles qui sauront transformer ces réseaux en plateformes intelligentes, sécurisées et dignes de confiance pour l’économie de l’intelligence artificielle.

