Sommet IA, un an après : la France a accéléré… mais la promesse d’une “troisième voie” se heurte au réel
Un an après le Sommet pour l’action sur l’IA à Paris, l’État revendique une France “leader” : 2,6 milliards d’euros levés par les startups, 23 “Pionniers” financés, 26 sites data centers sécurisés et un assistant IA testé par 10 000 agents. Mais la gouvernance mondiale reste fracturée.
Publié le 10 févr. Lecture 12 min.
À force de proclamer des “promesses tenues”, le risque n’est plus de manquer d’ambition, mais d’esquiver la preuve. Mardi 10 février, à Bercy, le gouvernement a déroulé un inventaire à la Prévert des avancées post-sommet. “Il y a eu un avant et un après le sommet de Paris”, a martelé Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique. Le ton a été donné dès les premières minutes. La France aurait confirmé sa place parmi les leaders mondiaux de l’IA, consolidé un écosystème d’excellence et enclenché une dynamique irréversible. L’exécutif a repris les marqueurs les plus visibles : 2,6 milliards d'euros levés par les startups IA, 109 milliards d'euros d’investissements privés annoncés dans les infrastructures, et une IA “diffusée” dans l’État comme dans l’économie. Or l’équation est moins linéaire. Le sommet n’avait pas seulement vocation à accélérer l’existant. Il devait dessiner une gouvernance internationale, “un dialogue mondial” et des normes ouvertes, comme l’avait esquissé la déclaration finale signée par une soixantaine d’États. “L’IA, c’est avant tout un enjeu de puissance”, a averti Clara Chappaz, ambassadrice pour l’IA et le numérique. Un an plus tard, la France a indéniablement accéléré. Mais elle l’a fait dans un paysage plus fragmenté, plus conflictuel, et beaucoup moins coopératif que celui imaginé au Grand Palais en février 2025.
“L’IA, c’est avant tout un enjeu de puissance”
Gouverner l’IA : le monde signe, puis se divise
C’est précisément là que le premier décalage apparaît. En 2025, Paris avait tenté de bâtir une gouvernance internationale minimale, pousser des “bonnes pratiques” et une IA “ouverte et éthique”. “Nous avons besoin de continuer à faire avancer une gouvernance internationale de l’intelligence artificielle”, avait déclaré Emmanuel Macron en clôture du sommet. Un an plus tard, cette ambition se heurte à un monde qui s’est refermé. D’un côté, l’Union européenne accélère la mise en œuvre de l’AI Act, avec ses obligations pour les modèles à haut risque. De l’autre, les États-Unis, déjà réticents à Paris, assument une stratégie de domination technologique, sans appétence pour un cadre global. Dans ce cadre la troisième voie française ressemble à une crête étroite. “nous refusons que cette technologie soit construite par un petit groupe d’acteurs privés”, a insisté Clara Chappaz. Mais la capacité à embarquer des alliés reste conditionnée par des intérêts nationaux divergents. À Bercy, l’exécutif a joué la carte diplomatique (New Delhi, G7 numérique), en misant sur des valeurs comme la durabilité ou encore la protection des mineurs, plutôt que sur une architecture de gouvernance contraignante. Mais plus la course s’accélère, plus l’international se fragmente, poursuivant exactement l’inquiétude formulée dès 2025 par la directrice générale de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), Ngozi Okonjo-Iweala, à savoir la fracturation réglementaire.
109 milliards de data centers, l’annonce puis la friction
Cette urgence s’incarne surtout dans les infrastructures. Les centre de données sont devenus le totem de l’après-sommet. 63 sites réputés favorables, 26 déjà sécurisés, 5,8 gigawatts sécurisés avec engagement de raccordement et cinq sites bénéficiant de procédures accélérées, ramenant les délais à 3-4 ans. “Nous investissons massivement pour maîtriser la chaîne de valeur de l’IA”, a affirmé Anne Le Hénanff. Sur le papier, la dynamique est impressionnante. Dans les faits, les projets avancent par phases, avec des délais de 3 à 7 ans selon les sites. Surtout, les tensions locales s’accumulent. Consommation d’eau estimée à plusieurs centaines de milliers de mètres cubes par an pour certains sites, pression sur les réseaux électriques régionaux, conflits d’usage avec les collectivités. “Nous ne minimisons pas les pressions, notamment sur l’eau”, a reconnu Mathieu Lefebvre, ministre délégué chargé de la Transition écologique, défendant l’atout nucléaire et une IA frugale. En miroir, la critique monte sur l’empreinte énergétique et l’emballement des projets : l’IFRI a pointé la poussée de la demande électrique liée à l’IA et aux data centers, quand d’autres alertent sur une “zone à risque” environnementale. Le data center, symbole de souveraineté, devient aussi celui des contradictions françaises.
Souveraineté technologique : des progrès réels, des dépendances structurelles
Sur le plan industriel, l’écosystème français coche les cases. Les start-up françaises de l’IA ont levé plusieurs milliards d’euros, des champions émergent, et 23 projets “Pionniers de l’IA”, soutenus à hauteur de 10 millions d’euros ont été sélectionnés pour accélérer des ruptures technologiques, en matière de robotique, santé, cybersécurité et énergie. “La France est capable de proposer une offre d’IA souveraine et performante”, a assuré Anne Le Hénanff. Mais cette souveraineté reste partielle. Les projets les plus emblématiques reposent toujours sur des briques critiques non européennes, notamment pour le calcul intensif. Le Campus IA de Fouju (77) associe MGX, Bpifrance, Mistral AI… et Nvidia. La dépendance structurelle aux GPU américains demeure. Pour y répondre, l’exécutif mise sur une stratégie d’entraînement : préparation d’un PIIEC IA (projet important d’intérêt européen commun) franco-allemands, montée en gamme industrielle, mobilisation de la commande publique. “Il faut transformer l’innovation nationale en capacité européenne”, a expliqué un représentant du gouvernement. La souveraineté progresse, mais lentement, par accumulation d’architectures et non par rupture technologique. Le discours politique est en avance sur la réalité industrielle.
Gouverner l’IA : le monde signe, puis se divise
C’est précisément là que le premier décalage apparaît. En 2025, Paris avait tenté de bâtir une gouvernance internationale minimale, pousser des “bonnes pratiques” et une IA “ouverte et éthique”. “Nous avons besoin de continuer à faire avancer une gouvernance internationale de l’intelligence artificielle”, avait déclaré Emmanuel Macron en clôture du sommet. Un an plus tard, cette ambition se heurte à un monde qui s’est refermé. D’un côté, l’Union européenne accélère la mise en œuvre de l’AI Act, avec ses obligations pour les modèles à haut risque. De l’autre, les États-Unis, déjà réticents à Paris, assument une stratégie de domination technologique, sans appétence pour un cadre global. Dans ce cadre la troisième voie française ressemble à une crête étroite. “nous refusons que cette technologie soit construite par un petit groupe d’acteurs privés”, a insisté Clara Chappaz. Mais la capacité à embarquer des alliés reste conditionnée par des intérêts nationaux divergents. À Bercy, l’exécutif a joué la carte diplomatique (New Delhi, G7 numérique), en misant sur des valeurs comme la durabilité ou encore la protection des mineurs, plutôt que sur une architecture de gouvernance contraignante. Mais plus la course s’accélère, plus l’international se fragmente, poursuivant exactement l’inquiétude formulée dès 2025 par la directrice générale de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), Ngozi Okonjo-Iweala, à savoir la fracturation réglementaire.
“La meilleure manière de lutter contre l’IA clandestine, c’est de proposer une alternative crédible”
L’IA s’installe dans l’État et divise dans l’économie
C’est finalement dans l’administration que la transformation est la plus visible. L’État a déployé un assistant conversationnel souverain auprès de 10 000 agents. “La meilleure manière de lutter contre l’IA clandestine, c’est de proposer une alternative crédible”, a expliqué David Amiel, ministre délégué chargé de la Fonction publique. 90% des utilisateurs ont déclaré un gain de temps, 60% d’entre eux gagneraient plus d’une heure par semaine, et 63% utiliseraient moins souvent d’autres IA. Mais le véritable défi reste le passage à l’échelle. “Nous devons sortir de l’ère des expérimentations”, a insisté le ministre. Dans les entreprises, la diffusion est plus inégale. Le plan “Osez l’IA” vise une adoption massive à hauteur de 80% des PME/ETI et 50% des TPE d’ici 2030, mais les usages restent hétérogènes, souvent opportunistes. Le débat sur l’impact de l’IA sur l’emploi, encore marginal dans les discours officiels, monte en puissance. Derrière l’enthousiasme technologique, les questions sociales s’invitent dans le réel.
L’IA durable et d’intérêt général à l'épreuve des faits
Après une diffusion encore très hétérogène dans l’économie, la promesse d’une intelligence artificielle durable et d’intérêt général apparaît comme la dernière strate, encore fragile, de la stratégie française. Faute de consensus total lors du sommet 2025, notamment sur la notion même d’“IA durable”, Paris avait contourné l’obstacle en lançant des coalitions et des instruments dédiés. Un an plus tard, l’exécutif revendique malgré avoir posée un certain nombre de jalons. La coalition pour une IA durable rassemble désormais plus de 220 membres. Une résolution sur la durabilité environnementale des systèmes d’IA a été adoptée à l’Assemblée des Nations unies pour l’Environnement. En parallèle, un référentiel sur l’empreinte environnementale des systèmes d’IA est en cours d’élaboration au sein des instances européennes de normalisation, sous impulsion française. Dans le même mouvement, la fondation Current AI, installée à Paris, a lancé plusieurs projets pilotes, de la sécurité en ligne aux data challenges en santé, en passant par la préservation culturelle, et a annoncé des financements de “plusieurs centaines de millions d’euros”. La logique institutionnelle est assumée : créer des biens communs quand le capital-risque finance peu. “Là où il n’y a pas de financement naturel, il y a pourtant des choses à faire”, a rappelé Anne Bouverot, envoyée spéciale du Président de la République pour l’intelligence artificielle. Reste que, sur un terrain tech et business, la question devient immédiatement opérationnelle. Quels indicateurs d’impact, quels niveaux d’adoption, quels coûts complets ? Faute de métriques partagées, la durabilité risque de rester un label de sommet, tandis que les infrastructures, elles, s’inscrivent déjà dans le béton et dans les débats locaux.
“Nous investissons massivement pour maîtriser la chaîne de valeur de l’IA”, a affirmé Anne Le Hénanff."
109 milliards de data centers, l’annonce puis la friction
Cette urgence s’incarne surtout dans les infrastructures. Les centre de données sont devenus le totem de l’après-sommet. 63 sites réputés favorables, 26 déjà sécurisés, 5,8 gigawatts sécurisés avec engagement de raccordement et cinq sites bénéficiant de procédures accélérées, ramenant les délais à 3-4 ans. “Nous investissons massivement pour maîtriser la chaîne de valeur de l’IA”, a affirmé Anne Le Hénanff. Sur le papier, la dynamique est impressionnante. Dans les faits, les projets avancent par phases, avec des délais de 3 à 7 ans selon les sites. Surtout, les tensions locales s’accumulent. Consommation d’eau estimée à plusieurs centaines de milliers de mètres cubes par an pour certains sites, pression sur les réseaux électriques régionaux, conflits d’usage avec les collectivités. “Nous ne minimisons pas les pressions, notamment sur l’eau”, a reconnu Mathieu Lefebvre, ministre délégué chargé de la Transition écologique, défendant l’atout nucléaire et une IA frugale. En miroir, la critique monte sur l’empreinte énergétique et l’emballement des projets : l’IFRI a pointé la poussée de la demande électrique liée à l’IA et aux data centers, quand d’autres alertent sur une “zone à risque” environnementale. Le data center, symbole de souveraineté, devient aussi celui des contradictions françaises.
Souveraineté technologique : des progrès réels, des dépendances structurelles
Sur le plan industriel, l’écosystème français coche les cases. Les start-up françaises de l’IA ont levé plusieurs milliards d’euros, des champions émergent, et 23 projets “Pionniers de l’IA”, soutenus à hauteur de 10 millions d’euros ont été sélectionnés pour accélérer des ruptures technologiques, en matière de robotique, santé, cybersécurité et énergie. “La France est capable de proposer une offre d’IA souveraine et performante”, a assuré Anne Le Hénanff. Mais cette souveraineté reste partielle. Les projets les plus emblématiques reposent toujours sur des briques critiques non européennes, notamment pour le calcul intensif. Le Campus IA de Fouju (77) associe MGX, Bpifrance, Mistral AI… et Nvidia. La dépendance structurelle aux GPU américains demeure. Pour y répondre, l’exécutif mise sur une stratégie d’entraînement : préparation d’un PIIEC IA (projet important d’intérêt européen commun) franco-allemands, montée en gamme industrielle, mobilisation de la commande publique. “Il faut transformer l’innovation nationale en capacité européenne”, a expliqué un représentant du gouvernement. La souveraineté progresse, mais lentement, par accumulation d’architectures et non par rupture technologique. Le discours politique est en avance sur la réalité industrielle.
L’IA s’installe dans l’État et divise dans l’économie
C’est finalement dans l’administration que la transformation est la plus visible. L’État a déployé un assistant conversationnel souverain auprès de 10 000 agents. “La meilleure manière de lutter contre l’IA clandestine, c’est de proposer une alternative crédible”, a expliqué David Amiel, ministre délégué chargé de la Fonction publique. 90% des utilisateurs ont déclaré un gain de temps, 60% d’entre eux gagneraient plus d’une heure par semaine, et 63% utiliseraient moins souvent d’autres IA. Mais le véritable défi reste le passage à l’échelle. “Nous devons sortir de l’ère des expérimentations”, a insisté le ministre. Dans les entreprises, la diffusion est plus inégale. Le plan “Osez l’IA” vise une adoption massive à hauteur de 80% des PME/ETI et 50% des TPE d’ici 2030, mais les usages restent hétérogènes, souvent opportunistes. Le débat sur l’impact de l’IA sur l’emploi, encore marginal dans les discours officiels, monte en puissance. Derrière l’enthousiasme technologique, les questions sociales s’invitent dans le réel.
L’IA durable et d’intérêt général à l'épreuve des faits
Après une diffusion encore très hétérogène dans l’économie, la promesse d’une intelligence artificielle durable et d’intérêt général apparaît comme la dernière strate, encore fragile, de la stratégie française. Faute de consensus total lors du sommet 2025, notamment sur la notion même d’“IA durable”, Paris avait contourné l’obstacle en lançant des coalitions et des instruments dédiés. Un an plus tard, l’exécutif revendique malgré avoir posée un certain nombre de jalons. La coalition pour une IA durable rassemble désormais plus de 220 membres. Une résolution sur la durabilité environnementale des systèmes d’IA a été adoptée à l’Assemblée des Nations unies pour l’Environnement. En parallèle, un référentiel sur l’empreinte environnementale des systèmes d’IA est en cours d’élaboration au sein des instances européennes de normalisation, sous impulsion française. Dans le même mouvement, la fondation Current AI, installée à Paris, a lancé plusieurs projets pilotes, de la sécurité en ligne aux data challenges en santé, en passant par la préservation culturelle, et a annoncé des financements de “plusieurs centaines de millions d’euros”. La logique institutionnelle est assumée : créer des biens communs quand le capital-risque finance peu. “Là où il n’y a pas de financement naturel, il y a pourtant des choses à faire”, a rappelé Anne Bouverot, envoyée spéciale du Président de la République pour l’intelligence artificielle. Reste que, sur un terrain tech et business, la question devient immédiatement opérationnelle. Quels indicateurs d’impact, quels niveaux d’adoption, quels coûts complets ? Faute de métriques partagées, la durabilité risque de rester un label de sommet, tandis que les infrastructures, elles, s’inscrivent déjà dans le béton et dans les débats locaux.

