événement

Tech&Fest 2026 : cap sur la souveraineté numérique

L’événement grenoblois traite de la réduction des dépendances de manière concrète. Industriels, acteurs de la deep tech et chercheurs examinent comment garder le contrôle sur les infrastructures, les données et les usages de l’IA. De l’autonomie stratégique à l’IA de confiance, en passant par la souveraineté intellectuelle, le salon met en évidence les choix structurants pour préserver la capacité de décision.

Publié et mis à jour le 4 févr.

Lecture 7 min.

Fabrice Deblock / Alliancy

Pour sa troisième édition, Tech&Fest place la souveraineté numérique au cœur de sa programmation. L’événement, organisé par EBRA Events, la filiale événementielle du groupe EBRA (Le Dauphiné libéré…), réunit plus de 250 intervenants, issus de la recherche, de l’industrie, des institutions et de l’écosystème entrepreneurial. Il s’appuie également sur la présence de 350 exposants couvrant l’ensemble de la chaîne de l’innovation. Avec plus de 20 000 visiteurs attendus, Tech & Fest s’impose comme l’un des principaux rendez-vous technologiques en France, à la croisée de l’innovation industrielle, de la recherche appliquée et des enjeux économiques et sociétaux actuels.


Pour traiter du thème de la souveraineté numérique, Tech&Fest donne tout d’abord la parole aux industriels. Mounir Belhamiti, Directeur stratégie et développement à la Direction numérique groupe de la SNCF (e.SNCF Solutions), préfère d’ailleurs parler d’une démarche d’autonomie stratégique numérique. Pour la SNCF, l’enjeu central consiste à conserver la capacité de choix et de reprise de contrôle sur des systèmes numériques omniprésents dans les activités ferroviaires. « Cette autonomie passe par une stratégie de sourcing assumée, capable d’associer des acteurs souverains ou non, à condition de préserver la maîtrise des chaînes applicatives essentielles et d’intégrer des garde-fous contractuels et juridiques permettant, le cas échéant, de reprendre la main », déclare Mounir Belhamiti.

Mounir Belhamiti (e.SNCF Solutions) sur Tech&Fest 2026, avec Michel Lutz (TotalEnergies), Timothée Lacroix (Mistral AI) et Julien Cadot (Humanoid)

Mounir Belhamiti (e.SNCF Solutions) sur Tech&Fest 2026, avec Michel Lutz (TotalEnergies), Timothée Lacroix (Mistral AI) et Julien Cadot (Humanoid)

Fabrice Deblock / Alliancy

Souveraineté et open source fortement liées à la SNCF


Mounir Belhamiti souligne également le caractère hautement critique des infrastructures ferroviaires, accentué par leur numérisation. Les systèmes numériques concourant directement à la production ferroviaire doivent rester sécurisés, traçables et contrôlables, notamment dans un contexte d’ouverture à la concurrence. Sur l’IA, il met en avant des usages concrets, développés notamment avec Mistral AI, pour améliorer la prédictibilité des pannes, des retards et l’efficacité opérationnelle, tout en affirmant un principe non négociable : l’humain reste toujours « à bord ». « La SNCF refuse toute dépendance à des ‘boîtes noires’ dans des contextes où la sécurité des circulations est engagée. Elle défend une IA de confiance, explicable et résiliente, conçue pour tenir face aux contraintes géopolitiques, techniques et industrielles », ajoute-t-il.


Par ailleurs, Mounir Belhamiti relie fortement souveraineté et open source, qu’il considère comme l’un des leviers structurants de l’autonomie stratégique. La SNCF est engagée de longue date dans ces communautés, notamment dans le ferroviaire, mais il rappelle que l’open source suppose des investissements durables dans les compétences internes. « L’autonomie ne se décrète pas, elle se construit par l’investissement dans les talents, la montée en compétences des agents, l’accompagnement des acteurs français et européens, et une participation active aux cadres réglementaires européens comme le RGPD, l’AI Act ou NIS2. Cette trajectoire vise un équilibre entre efficacité opérationnelle, compétitivité et capacité de contrôle à long terme », analyse-t-il.


Quant à Michel Lutz, CDO de TotalEnergies, il insiste sur la protection des données critiques, notamment en géosciences, qui impose de maintenir certaines capacités souveraines en propre malgré une stratégie cloud avancée. « TotalEnergies continue ainsi d’investir dans des data centers et des infrastructures de calcul en France pour répondre à des contraintes de sécurité, de volumétrie et de performance », précise-t-il. Sur l’IA, Michel Lutz défend une approche pragmatique, combinant open source et solutions propriétaires selon les usages. Il met en avant le partenariat avec Mistral AI comme un modèle de co-construction européenne. « L’IA est devenue structurelle pour le groupe, au service de la maintenance industrielle, de la transition énergétique et de la modélisation des systèmes électriques, avec une priorité donnée aux talents et à la collaboration », note le CDO du groupe énergétique.


Ne pas déléguer le sens, le jugement et la responsabilité à l’IA


Pour Athénaïs Oslati, CEO d’Ontbo, le risque majeur pour l’Europe ne réside pas seulement dans une dépendance technologique, mais dans une délégation progressive du sens, du jugement et de la responsabilité à des systèmes conçus ailleurs, porteurs d’autres référentiels culturels et philosophiques. « La souveraineté suppose de conserver la capacité à comprendre, contextualiser et contrôler les décisions assistées par l’IA, plutôt que de s’en remettre à des modèles opaques perçus comme des autorités », commente-t-elle.

Athénaïs Oslati, CEO d’Ontbo sur Tech&Fest 2026

Athénaïs Oslati, CEO d’Ontbo sur Tech&Fest 2026

Fabrice Deblock / Alliancy

Athénaïs Oslati défend par ailleurs une approche européenne fondée sur une IA de confiance, explicable et maîtrisable, à rebours des logiques dominantes. Là où les États-Unis privilégient la performance et la vitesse, et la Chine une IA au service d’un projet collectif et de l’ordre social, l’Europe se distingue par un ancrage humaniste qui place la responsabilité, la dignité humaine et le cadre d’usage au premier plan. Cette orientation constitue, selon elle, un avantage stratégique à long terme, à condition d’être assumée et soutenue.


Athénaïs Oslati souligne également que l’Europe dispose de briques technologiques solides et de pépites deep tech, mais souffre d’un déficit de passage à l’échelle et d’investissements. « La souveraineté ne pourra progresser sans choix collectifs clairs, financements massifs et coopération entre recherche, start-up et industriels, afin de bâtir des écosystèmes autonomes, ouverts et durables », avance-t-elle.


L’attention, une condition centrale de notre souveraineté intellectuelle


Enfin, sur un autre registre, le philosophe Étienne Klein aborde la question de l’attention comme une condition centrale de notre souveraineté intellectuelle. Il interroge notre capacité réelle à choisir librement ce à quoi nous accordons notre attention dans un environnement numérique conçu pour la capter, la fragmenter et la solliciter en permanence. « Cette interrogation renvoie directement au libre arbitre, que les travaux récents en neurosciences viennent fragiliser en montrant que nombre de décisions sont prises par le cerveau avant même d’accéder à la conscience », explique-t-il.

Le philosophe Etienne Klein sur Tech&Fest 2026

Le philosophe Etienne Klein sur Tech&Fest 2026

Fabrice Deblock / Alliancy

Étienne Klein souligne que la surcharge informationnelle et l’hyper-connexion modifient profondément la vie de l’esprit. Les algorithmes de personnalisation orientent et morcellent notre attention, produisant une dispersion cognitive qui affaiblit la capacité à penser dans la durée. Il évoque la notion de « bradypsychie », mise à l’honneur par le philosophe Jacques Bachelard dans un de ses livres. « La bradypsychie désigne un affaiblissement de l’activité intellectuelle provoqué par la pression de la vitesse. Elle met en lumière un contexte où l’accélération constante altère la capacité à comprendre et à intégrer les savoirs », détaille-t-il.


À travers l’exemple des correcteurs automatiques ou de la recherche immédiate de réponses via des outils tels que Google ou ChatGPT, Étienne Klein montre aussi que la délégation cognitive n’enseigne pas et peut même conduire au désapprentissage. « Apprendre suppose du temps, de l’effort et une activité réflexive propre, condition d’une appropriation réelle du savoir. La joie intellectuelle est à la mesure de l’effort fourni pour parvenir à une réponse et de l’intensité du questionnement qui l’a précédée. Dès lors, il devient pertinent de renommer ces joies intellectuelles, auxquelles les machines n’ont pas accès et n’auront vraisemblablement jamais accès, en ‘joies humaines de l’intellect’ », conclut-il.