Wallet européen, passeports US, IA : l’identité en ordre dispersé
À Lille, le 31 mars, l’ID Forum a opposé visions américaine, européenne et émergente de l’identité numérique, entre souveraineté affichée, marché dominant et mise en œuvre encore fragile.
Publié le 31 mars Lecture 6 min.
Le wallet quitte les laboratoires pour entrer dans l’arène. À Lille, le 31 mars, la conférence d’ouverture de l’ID Forum, événement satellite du Forum InCyber 2026, a surtout montré une identité numérique loin d’être linéaire. Au contraire, elle se place au croisement de logiques concurrentes. Les cinq intervenants ont dressé une cartographie utile des forces en présence. D’un côté, des approches pilotées par l’usage, le marché ou l’État. De l’autre, une ambition européenne qui promet confidentialité, interopérabilité et contrôle par l’utilisateur, mais dont la traduction industrielle reste inachevée. “Aux États-Unis, nous avons cinquante États et probablement soixante-quinze visions de ce que doit être une identité numérique”, a ironisé David Bielawski, membre du conseil industrie de Document Security Alliance (DSA). “On compare des fonctionnements qui n’ont rien à voir”, a recadré Axel Rimkus, responsable du développement commercial Europe du Nord chez Procivis. Entre la promesse d’un wallet souverain et la réalité d’écosystèmes déjà occupés par Apple, Google ou des dispositifs nationaux hétérogènes, le débat lillois a moins raconté un futur harmonisé qu’un présent fragmenté. Chaque choix technique engage déjà une vision politique de la confiance.
David Bielawski, membre du conseil industrie de Document Security Alliance (DSA)
―Stéphane Bellec / AlliancyLe marché a déjà pris des positions
La démonstration américaine a servi de contrepoint utile à l’enthousiasme européen. Outre-Atlantique, l’identité numérique avance sans doctrine fédérale unifiée, au gré des États, des standards ISO et, surtout, des opportunités captées par les grands fabricants de terminaux. “Les certifications sont tirées par le marché, elles ne sont pas d’abord guidées par des standards conçus pour protéger l’identité”, a expliqué David Bielawski. Le point n’a rien d’anecdotique. Quand Google et Apple intègrent le passeport américain dans leurs wallets pour fluidifier le passage à l’aéroport, ils ne bâtissent pas un commun numérique, ils consolident une position d’intermédiation. Pour David Bielawski, les deux géants américains considèrent la protection de la vie privée comme préoccupation secondaire. Axel Rimkus a toutefois remis la comparaison à sa juste place. “Le passeport dans Apple Wallet, ce n’est pas une identité créée dans le wallet, c’est une copie numérique d’un document”, a-t-il rappelé. Autrement dit, les États-Unis industrialisent un usage. L’Europe prétend refonder un cadre de confiance. Le problème est que, pendant que Bruxelles affine ses schémas de certification, les usages de masse, eux, se logent déjà dans des infrastructures privées.
“Les certifications sont tirées par le marché, elles ne sont pas d’abord guidées par des standards conçus pour protéger l’identité”
L’Europe avance, mais par morceaux
Sur le Vieux Continent, le portefeuille d’identité numérique reste une promesse puissante, encore lestée par les disparités nationales. Les échanges ont montré des pays qui avancent à des rythmes incompatibles, avec des budgets, des héritages administratifs et des degrés de maturité très éloignés. La Suisse, malgré des standards proches, demeure un cas révélateur d’acceptabilité politique incertaine. “En Suisse, un premier projet a été rejeté, il a fallu reprendre la procédure et refaire le cadre légal avant qu’un référendum relance un wallet national”, a déclaré Axel Rimkus. À l’inverse, la Lituanie, plus petite et agile, cherche des solutions rapidement déployables pour tester des cas d’usage concrets. “Ils voulaient une solution prête à l’emploi, déployable rapidement de bout en bout”, a-t-il précisé. Le directeur des identités à l’Agence nationale des titres sécurisés (ANTS), Florent Tournois a, lui, recentré le débat sur les usages qui pourraient faire décoller l’ensemble. “Le paiement n’est plus géré uniquement dans l’application bancaire, mais dans un wallet”, a-t-il souligné. Prometteur, certes. Mais politiquement sensible. Le wallet déplace une partie de l’acte de confiance hors du périmètre bancaire ou administratif classique. Derrière la technique, c’est bien une redistribution redistribuer le pouvoir entre États, prestataires et plateformes.
Axel Rimkus, responsable du développement commercial Europe du Nord chez Procivis
―Stéphane Bellec / AlliancyLe vrai test sera celui des usages
À mesure que les discours se raffinent, une évidence s’impose : sans cas d’usage robustes, l’identité numérique restera un objet réglementaire. Les intervenants ont convergé sur ce point, avec des terrains d’application qui reviennent comme des leitmotivs. Voyage, paiement, vérification d’âge, location, accès à des services sectoriels. “Le grand cas d’usage décisif, aux États-Unis, sera sans doute la sécurité aéroportuaire”, a avancé David Bielawski (DSA). En France, le tempo est différent. “Le grand cas d’usage décisif, aux États-Unis, sera sans doute la sécurité aéroportuaire”, a indiqué, Florent Tournois. Ce glissement n’est pas neutre. Sur ce terrain, la souveraineté technologique s’efface souvent derrière l’urgence de protéger les mineurs et de rendre les contrôles réellement opérants. Bruno Buffenoir, directeur général de KIPMI Digital Trust Continuity défend davantage une logique d’accélération par les services. “Il faut s’appuyer sur ce qui existe déjà et y associer d’autres informations pour accélérer la mise en service”, a-t-il expliqué. Si les services historiques de la confiance numériques existent déjà, l’enjeu résiderait dans leur orchestration via le wallet. Non plus comme application isolée, mais bien sous forme de fonctions. Le wallet ne convaincra donc ni par sa seule conformité, ni par sa seule sophistication. Il devra réduire la friction, simplifier les parcours et s’inscrire dans des chaînes métier compréhensibles.
Transparence ou défiance
La fin de table ronde a déplacé le sujet vers son point le plus sensible, celui de la confiance. L’identité numérique avance dans un contexte saturé par les fuites de données, la défiance civique et la montée des fraudes dopées à l’IA. Le message, ici, a été moins triomphal qu’inquiet. “Gagner la confiance de nos utilisateurs par la sécurité et la transparence, c’est un défi majeur, encore plus pour un acteur public”, a reconnu le directeur des identités à l’ANTS. L’annonce d’une ouverture du code source d’ici la fin de l’année participe de cette stratégie de crédibilisation, mais elle ne suffira pas à elle seule. “Avec la montée de l’IA, nous voyons proliférer de fausses identités à une échelle difficilement imaginable”, a averti David Bielawski. Jaume Dubois, expert accompagnateur ID30 - Banque mondiale, a prolongé l’alerte sur un angle encore plus stratégique. “Le grand défi, c’est comment nous allons déléguer notre identité à une machine”, a-t-il estimé. Derrière les wallets, c’est donc déjà l’étape d’après qui se profile. Non plus seulement prouver qui l’on est, mais décider ce qu’un agent pourra faire en notre nom. À Lille, les intervenants ont montré que la bataille des standards ne faisait que commencer. Celle de l’adhésion, elle, décidera du reste.

