INTERVIEW

"Il est inacceptable que certains appels d’offres publics imposent encore une solution américaine !"

Michel Paulin, qui préside le comité stratégique de filière (CSF) « Logiciels et solutions numériques de confiance », livre un regard sans concession sur la dynamique nationale et européenne en faveur de la souveraineté numérique.

Publié le 5 févr.

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Michel Paulin

Michel Paulin

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Que retenez-vous des Rencontres de la souveraineté numérique organisées par Bercy le 26 janvier, durant lesquelles vous êtes intervenu ?

Elles montrent bien qu’il y a aujourd’hui un narratif global qui s’est bien installé, en Europe et en France. La prise de conscience par les acteurs politiques et économiques de l’importance du sujet est réelle. Le risque de dépendances technologiques à certains acteurs américains – je vais jusqu’à utiliser le terme de « vassalisation » – crée des risques économiques, politiques, financiers... Les tensions avec la nouvelle administration américaine, plus brutale, directive, assertive… font que tous ces risques qui étaient sous-estimés et éludés reviennent sur le devant de la scène. On semble découvrir que nos alliés historiques ne sont pas nos amis. Depuis le Sommet de la souveraineté à Berlin, en novembre, le discours de la ministre Anne Le Hénanff est très clair : elle présente la souveraineté comme une boussole pour orienter l’action des pouvoirs publics. Cela étant dit, la question qui persiste est simple : à quelle vitesse l’action peut-elle vraiment se concrétiser ? Est-ce que la vitesse actuelle est vraiment à la mesure de l’urgence et de l’intensité du problème ? Pour de nombreux acteurs qui se mobilisent, dont le CSF que je représente, il faut enclencher les vitesses supérieures…

Comment ?

Le levier qui fera vraiment la différence, c’est d’avoir une filière numérique puissante en France et en Europe. C’est cela qui pourra équilibrer le rapport de force avec les acteurs américains et chinois, qui dominent la stack tech. À part SAP, nous n’avons pas de « leaders mondiaux transverses ». Des acteurs comme Dassault Systèmes dominent des sujets très spécialisés. Dans l’IA, Mistral est une exception. Ce n’est pas suffisant. Comment aller chercher de la croissance pour tous les autres ? Quand on regarde d’autres pays, comme la Chine, le Canada, ou même Israël, on constate que leurs recettes s’appuient sur deux actions : une commande publique exemplaire, qui fait de la commande en général – issue majoritairement des grandes entreprises – le premier moteur d’une filière puissante. Et ensuite un effort de subvention concentré sur l’innovation. Les acteurs tech dans leur ensemble n’ont pas besoin de subvention, mais l’innovation sur l’IA, le quantique… plus que jamais, car elle demande des investissements énormes. Nous avons entre 2 et 5 ans pour changer ces indicateurs de façon notable, à commencer par flêcher au moins 5% de la commande des organisations vers la filière française.

L’appel à la mobilisation venant de l’État est-il suffisamment clair et fédérateur ?

L’un des problèmes que nous avons, c’est le manque d’homogénéité de l’action de l’État. Certaines doctrines ont été définies très clairement depuis plusieurs années, à l’image de « Cloud au centre ». Et pourtant, on voit des exceptions s’installer partout, dans des ministères comme la santé ou l’éducation nationale. Pourquoi ne peut-il y avoir plus de discipline pour rendre claire et exemplaire la traduction quotidienne de ces doctrines ? Je ne pense d’ailleurs pas que cela nécessite de changement radical du cadre législatif existant, car nous avons déjà beaucoup de normes et de lois à disposition… Mais appliquons-les !

Par ailleurs, une clarification des rôles est nécessaire. Quand on voit un sujet comme celui de la Suite numérique de l'Etat édité par la Dinum, on constate que cela réduit le marché adressable par les acteurs privés, donc cela fragilise la filière. Et on s'interroge toujours sur la viabilité de ces projets sur le long terme : la Cour des Comptes l'a même souligné récemment par rapport aux montants alloués. On ne s'invente pas éditeur de logiciel, même en s'appuyant sur l'open source ! Il faut qu'on me prouve aujourd'hui que des solutions développées par l'argent public sont moins chères. D'autant que, n'oublions pas, quand vous faites des commandes à un partenaire privé français, il y a des effets en termes de taxes, de cotisations sociales, d’emplois… Il faut étudier la valeur globale créée en France. Ce qu’on défend aujourd'hui plutôt, c’est que l'État se concentre sur des produits spécifiques, comme FranceConnect, qui sont très bénéfiques ! Et que ces produits soient documentés en API pour que tous les éditeurs puissent s'interconnecter et proposer des solutions qui vont être interopérées dans des conditions régaliennes de sécurité pour les utilisateurs.

Vous avez aussi épinglé le narratif qui persiste sur l’absence d’alternatives aux solutions dominantes américaines. La France et l’Europe manquent-elles d’un effort marketing ?

Les monopoles de fait en place agissent depuis des années pour faire croire que les alternatives n’existent pas, qu’il est de bon ton de mépriser la filière européenne et sa production, que tout est petit, inefficace. Ces attendus : ces acteurs veulent maintenir leur 80 % de part de marché. Mais il est anormal que d’autres acteurs relaient et entretiennent ce narratif, alors que dans presque tous les domaines technologiques, il existe des alternatives précises. Est-ce qu’elles peuvent répondre à 100 % des besoins des entreprises ? Non. Mais pour une grande majorité, elles sont suffisantes.

Mais au-delà du marketing des acteurs dominants, ce qui cassera le narratif, c’est d’ouvrir les chakras des acheteurs. Ceux-ci doivent tout simplement prendre le réflexe de consulter des acteurs français dans leurs appels d’offres. Il est inacceptable de voir que certains appels d’offres publics imposent encore une solution américaine dès le début ! Forcément, dans ces conditions, il n’y a pas d’alternative, par définition.

Quels sont les leviers pour mieux accompagner les acheteurs ?

Comme vous l’avez mentionné, nous devons faire du marketing au sens large. Dans les actions du CSF, cela passe par exemple par du « matchmaking » pour les acteurs français. Nous organisons depuis plusieurs mois des réunions pour mettre en relation des acheteurs avec des entreprises françaises, pour leur faire découvrir des acteurs. Sur tous les domaines, on peut montrer des solutions open source ou propriétaires, françaises ou européennes, qui donnent la possibilité de réduire la dépendance. Mais pour que ce message passe, il faut aussi parvenir à factualiser les notions de dépendances et l’impact sur la résilience des organisations. Ce n’est pas un débat d’informaticien : nous menons donc une sensibilisation auprès des comités stratégiques, des comités d’audit… Patrick Pouyanné [Pdg de TotalEnergies, NDLR] explique qu’en tant que chef d'entreprise, cela le met mal à l’aise de voir toutes ses données dans des clouds américains : c’est un questionnement que doivent avoir tous les dirigeants. En retour, la responsabilité des acteurs de l’offre est de faire connaître clairement les gains et les risques des situations de dépendance à un produit, tout en adressant clairement la question des coûts et des risques des migrations totale ou partielle vers un autre produit, ou la coexistence d’un plan B.

En 2025, vous disiez qu’il fallait commencer par implémenter les recommandations du rapport Draghi : nous sommes 18 mois après sa sortie, vous êtes confiant sur son devenir ?

Je ne suis pas confiant. Non. Il y a une amorce d’analyse et de prise de conscience dans le domaine du numérique et de la défense en Europe. Mais il n’existe aucun accord majeur. Le rapport préconise des changements drastiques. On discute encore de tout. Regardez l’EUCS ! Les discussions autour des critères d’exclusion vis-à-vis des législations extraterritoriales ont fait caler toutes les discussions et paralysent le projet. Honnêtement, si nous arrivons à implémenter ne serait-ce que 10 % du rapport à ce stade, je trouverai cela merveilleux. Je ne suis pas sûr qu’il y ait aujourd’hui en Europe une majorité d’États et de députés européens capables de mener des transformations rapides au niveau réglementaire. Donc non, je ne suis pas optimiste. Et je le regrette, car Mario Draghi a fait un diagnostic que tout le monde a salué.

En 2026, quel sera pour vous le marqueur principal de succès pour le CSF ?

J’ai toujours dit que le critère de succès du CSF, ce sera le taux de croissance de la filière française. Cela vient sans doute de mon parcours d’entrepreneur et de dirigeant d’entreprise. On sait qu’on oscille en moyenne sur le secteur à 9 % ou 10 % de croissance. Or, si on veut reprendre des parts de marché au niveau mondial, il nous faut dépasser 15 %, car sinon nous en perdons. C’est atteignable en fédérant la filière autour de socles communs, en chiffrant factuellement les coûts de la dépendance, en montrant les exemples collectifs et individuels de réussites et de plans de sortie, en donnant accès à un catalogue d’alternatives comme le CSF est en train de le construire et en allant le défendre partout dans les événements, les salons, auprès des donneurs d’ordres. En parallèle, faisons respecter la loi ! Montons au créneau dès qu’on impose des solutions américaines dans des appels d’offres publics, quand on transforme le RGPD ou le DMA en gruyère à force d’établir des exceptions à la règle. Le CSF en tant que tel n’a pas les statuts pour amener ces sujets en justice, mais il va falloir que l’écosystème se donne les moyens de mieux faire respecter notre droit.