Sous l'emprise du code : l'heure de la souveraineté numérique à hauteur d'action
La parution du dernier livre de Nouamane Cherkaoui, "Sous l'emprise du code : comment le numérique menace la souveraineté des Etats" (Ed. Eyrolles), est un révélateur qui donne envie d'agir.
Publié à 9h01 | Mis à jour à 12h01 Lecture 5 min.
Je suis intervenu aux cotés de Nouamane Cherkaoui sur une rencontre franco-allemande consacrée à nos vulnérabilités technologiques. Le constat partagé ce soir-là était sans appel : l'Europe n'a plus le luxe de l'attentisme. Ceux qui suivent ses travaux depuis des années savent que l'indépendance numérique n'est pas chez lui un mot-valise de circonstance, mais une exigence de longue date. La parution de son livre, Sous l'emprise du code, vient aujourd'hui magistralement donner corps à cette réflexion de fond.
L'épaisseur matérielle du pouvoir numérique
Ce livre éclaire. Il rend visible l'épaisseur réelle du numérique. Il relie le code aux infrastructures, les usages aux chaînes de dépendance, les plateformes aux rapports de force, les données aux enjeux de souveraineté, les choix techniques aux capacités politiques et économiques d'agir. C'est ce qui en fait un livre important.
On y comprend que le numérique n'est plus un environnement de services. Il est devenu une architecture du pouvoir contemporain. Cloud, IA, algorithmes, puces, câbles, énergie, normes, contrats, plateformes : tout cela compose une infrastructure qui organise nos économies, nos administrations, nos entreprises et nos vies quotidiennes.
Nouamane met de l'ordre là où le débat reste dispersé
La force du livre tient à cette capacité à rendre lisible un monde devenu complexe. Nouamane met de l'ordre là où le débat reste dispersé. Il donne au lecteur un cadre pour comprendre ce qui se joue derrière les outils, derrière les interfaces, derrière les promesses de fluidité et d'efficacité. Sa formule est juste : « La véritable souveraineté ne consiste pas à nier les interdépendances, mais à choisir de manière lucide les dépendances acceptables ». Cette idée, à elle seule, déplace le débat. La souveraineté n'est plus un état à atteindre. Elle devient une discipline à exercer.
Transformer l'inquiétude en exigence de lucidité
Et surtout, le livre donne envie d'agir. C'est sans doute ce qui m'a le plus marqué. Sous l'emprise du code transforme une inquiétude diffuse en exigence de lucidité. Il invite à regarder nos dépendances non comme une fatalité, mais comme un champ de décisions à reprendre. Où sommes-nous exposés ? De qui dépendons-nous ? Quels choix avons-nous vraiment ? Quelles alternatives pouvons-nous faire grandir ? Quels contrats, quelles architectures, quelles compétences, quelles alliances devons-nous renforcer ?
Cette lecture résonne naturellement avec les travaux que nous menons. Depuis plusieurs mois, nous travaillons avec des DSI, des directions achats, des juristes IT, des acteurs publics et privés sur la maîtrise des dépendances technologiques. Notre démarche est résolument opérationnelle : cartographier les dépendances, qualifier les risques, documenter les alternatives, partager les retours d'expérience, redonner aux organisations leur capacité de négociation et de décision.
Le livre de Nouamane donne une profondeur supplémentaire à cette démarche. Il rappelle que ces sujets ne relèvent pas uniquement de l'IT, des coûts ou de la conformité. Ils touchent à la liberté d'action des organisations. Une clause de réversibilité, une trajectoire cloud, un choix d'IA, une dépendance SaaS, une politique d'achat, une stratégie open source : chacun de ces sujets engage bien plus qu'un arbitrage technique. Chacun dessine une part de notre autonomie future.
Hiérarchiser par les trois cercles de souveraineté
Le chapitre sur les trois cercles de souveraineté graduée - non négociable, interdépendance choisie, dépendance régulée - est probablement le cadre opérationnel le plus utile que j'aie lu sur ce sujet. Il oblige à hiérarchiser. Il transforme une posture binaire en matrice de décision. C'est précisément le travail que nous menons sur la qualification des dépendances : ne plus opposer souveraineté et ouverture, mais construire les critères qui permettent à un dirigeant d'expliquer, dossier par dossier, dans quel cercle il place chaque brique de son système.
Lors de cette même soirée, j'ai rappelé ce que nous constatons sur le terrain : il existe en Europe un foisonnement d'alternatives, de compétences et d'initiatives. Ce qui doit maintenant grandir, c'est la confiance, la coordination, la commande, la capacité à créer des trajectoires communes et à documenter ce qui fonctionne.
C'est là que le livre de Nouamane agit comme un révélateur. Il donne une grammaire à ce que beaucoup vivent déjà dans leurs organisations. Il aide à nommer les dépendances. Il aide à comprendre les rapports de force. Il aide à relier les décisions quotidiennes des DSI, des achats, des juristes et des dirigeants à un enjeu plus large : notre capacité collective à choisir.
Je veux saluer ce travail avec sincérité. Parce qu'il rend le sujet plus clair. Parce qu'il le rend plus incarné. Parce qu'il fait dialoguer la géopolitique, la technique, l'économie et la gouvernance. Et parce qu'il nous pousse à passer de la prise de conscience à la construction. La souveraineté numérique se travaillera dans les architectures, dans les contrats, dans les compétences, dans les alliances, dans les achats, dans la commande et dans la confiance donnée aux alternatives. Sous l'emprise du code contribue à cette mise en mouvement. Il donne envie de regarder autrement nos dépendances, non pour les commenter, mais pour les transformer en décisions. Et c'est précisément ce dont nous avons besoin aujourd'hui : une souveraineté numérique à hauteur d'action.

