Bureautique de l’État

La Cour des comptes pousse les ministères vers le libre

L’État a dépensé 100 M€ en 2025 pour sa bureautique, dont 80 % des licences chez Microsoft. La Cour des comptes réclame une bascule vers le libre en mode cloud d’ici trois à quatre ans.

Publié et mis à jour le 23 octobre 2026
3 min.
La Cour des comptes pousse les ministères vers le libre

Saisie via sa plateforme citoyenne, la Cour des comptes dresse un état des lieux inédit des outils bureautiques et collaboratifs des ministères. Son périmètre couvre les administrations centrales et les services déconcentrés, soit environ 860 000 postes de travail. Le constat est sans ambiguïté : malgré l’autonomie dont jouissent les ministères dans leurs choix numériques, “la suite Microsoft Office s’avère être l’outil bureautique massivement présent au sein de l’État”.

Une dépense en hausse de 50 % en cinq ans

La Cour a dû reconstituer elle-même la facture, faute d’une comptabilité analytique fiable dans plusieurs ministères. Résultat : 100 M€ en 2025, répartis entre 61 M€ de licences, 26 M€ de prestations et 13 M€ de masse salariale. Un montant modeste face aux 5,5 Md€ du budget numérique de l’État, mais en hausse de 50 % depuis 2021, portée par la dynamique des licences. Les achats de licences et de prestations ont ainsi crû de 47 %, quand les dépenses de fonctionnement de l’État n’augmentaient que de 16 %.

La dépendance est d’abord financière : 80 % des achats de licences profitent à Microsoft ou à Bleu, la coentreprise d’Orange et de Capgemini qui doit héberger les solutions de l’éditeur américain sous qualification SecNumCloud.

De 20 € à 378 € par poste

Le coût annuel moyen s’établit à 87 € par poste, mais les écarts sont spectaculaires. Le ministère de l’intérieur, avec près de 290 000 postes, affiche 20 € par utilisateur grâce à la politique de logiciels libres de la gendarmerie nationale, qui a renoncé comme la DGFiP aux suites payantes. À l’autre bout de l’échelle, le ministère de la culture atteint 378 € pour ses 7 700 postes. Quelques administrations, dont les ministères sociaux et la culture, ont même généralisé Microsoft 365 dans le cloud, une latitude que le Premier ministre n’a consentie que temporairement car elle contrevient à la doctrine “Cloud au centre”. Or la satisfaction des agents est “globalement identique”, qu’ils travaillent sur du libre ou du propriétaire.

La Suite a fait ses preuves, son modèle doit évoluer

Côté collaboratif, une trentaine d’outils coexistent. La DINUM a engagé une rationalisation avec La Suite, bâtie sur des briques libres. Après des débuts hésitants, la messagerie Tchap revendiquait fin 2025 quelque 368 000 utilisateurs actifs, et Tchap comme Visio sont désormais imposés à toutes les administrations. Le coût cumulé de La Suite atteint environ 40 M€ depuis 2021, en hausse de 40 % par an en moyenne, Tchap absorbant à lui seul 46 % des crédits.

La Cour salue une “trajectoire solide”, mais critique le modèle de production fondé sur des freelances, “pas adapté à l’édition logicielle professionnelle”, ainsi qu’un suivi des prestations qui “aurait dû être plus rigoureux”. Elle regrette surtout que la DINUM n’ait pas suffisamment associé les entreprises françaises du numérique, et cite en contre-exemple l’Allemagne, dont l’entreprise publique ZenDiS développe une suite libre complète en passant commande à l’écosystème.

Jusqu’à 130 M€ d’économies par an

Le cœur du rapport est là. La plupart des ministères envisagent de rester sur Microsoft Office et de migrer vers Bleu une fois la qualification SecNumCloud obtenue. La Cour plaide au contraire pour qu’une suite libre en mode cloud, interne à l’État ou qualifiée SecNumCloud, devienne “la norme”. Elle chiffre entre 30 et 65 M€ par an les économies d’un recours plus systématique au libre on-premises, et jusqu’à 130 M€ par an la dépense évitée par rapport à une offre MS365 ou Bleu, les fonctionnalités collaboratives et d’IA pouvant être “chèrement facturées par les éditeurs”.

Ses quatre recommandations, toutes adressées au Premier ministre et applicables dès 2027, visent à associer davantage les ministères à la gouvernance de La Suite, à étendre la gouvernance interministérielle de la DINUM à la bureautique, à s’appuyer sur les entreprises spécialistes du libre et à engager une convergence vers des outils interministériels libres en mode cloud, avec un plan de migration de trois à quatre ans maximum.


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