Productivité
Le numérique peut-il relancer la croissance française ?
La productivité française reste à 0,7 point sous son niveau de 2019. Le Conseil national de productivité mise en partie sur la diffusion des technologies dans les entreprises.

Aymeric Ortmans, chef de projet du Haut-commissariat au Plan et à la Stratégie
Décrochage, perte de vitesse ou objectif de retour à la croissance d’avant-crise, les conseillers économiques de l'État se sont laissés gagner par la nostalgie de 2019. Les dernières données de l’Insee et du Conseil national de la productivité (CNP) invitent pourtant à ranger les regrets au placard. La compétitivité française et la croissance retrouvent des couleurs et, surtout, le mythe d’un décrochage continu de la productivité française se révèle inexact. C’est d’ailleurs le premier des cinq messages clés délivrés par le CNP ce 8 septembre, à l’occasion de la sortie de son rapport annuel. Si le retard accumulé n’est pas aussi marqué qu’initialement estimé, il n’est cependant pas entièrement rattrapé. “La productivité apparente du travail est toujours à 0,7 point inférieure par rapport à son niveau 2019”, précise Aymeric Ortmans, chef de projet du Haut-commissariat au Plan et à la Stratégie.
Et le temps presse. Jusqu’ici, la croissance française a été portée par les créations d’emplois. Un moteur qui risque de gripper au fil du vieillissement de la population. “Notre croissance a bénéficié d’une augmentation importante de l’emploi mais cette dynamique ne pourra pas se prolonger sous l’effet du vieillissement démographique”, prévient Clément Beaune, Haut-commissaire au Plan et à la Stratégie. “À mesure que la progression de la population active ralentit, le maintien des gains de productivité devient un enjeu encore plus central”, peut-on lire dans le rapport. Le CNP formule ainsi douze propositions pour relancer la productivité française, articulées autour de trois thèmes : la diffusion de l’innovation en entreprise, l’emploi des seniors face au vieillissement démographique et l’optimisation des dépenses liées au réarmement.
Le pari du numérique
Déjà l’année dernière, le CNP mettait en évidence le rôle central des technologies numériques. En 2025, environ 35% des entreprises non-financières déclaraient utiliser l’IA et le big data après l’European Investment Bank (EIB). En Union européenne, ce taux monte à 46%. Un écart que le CNP souhaiterait compenser rapidement car l’adoption des nouvelles technologies par les entreprises est associée à des niveaux de productivité plus élevés, de 9 points supérieurs en moyenne. Cependant, Gilbert Cette, président du Conseil d’orientation des retraites a tenu à nuancer cette corrélation : “Les révolutions technologiques ont des effets sur la productivité qui sont incertains, dans leur ampleur et sur le moment de leur déclenchement”. Les technologies de l’information et de la communication (TIC) avaient déjà suscité, dans les années 1990, des attentes considérables. Leur diffusion n’avait pourtant pas produit immédiatement les gains espérés. “La variable clé va être la dotation de l’entreprise en actifs immatériels”, insiste Aymeric Ortmans. Ils regroupent notamment les logiciels, les données, la formation, la recherche, les méthodes de travail et les capacités managériales et permettent de transformer une innovation technique en amélioration concrète de la production.

Pour Gilbert Cette, président du Conseil d’orientation des retraites : “Les révolutions technologiques ont des effets sur la productivité qui sont incertains, dans leur ampleur et sur le moment de leur déclenchement”
Cette capacité à absorber les innovations dépend également des compétences disponibles dans les entreprises. Le vieillissement de la population active vient ici compliquer l’équation. Le CNP constate notamment que l’emploi des 55-64 ans s’accompagne d’une baisse de la productivité globale des facteurs (PGF), qui mesure l’efficacité avec laquelle une économie combine travail, capital et technologie pour produire de la croissance. Pour autant, face au vieillissement démographique, le Conseil préconise de continuer à miser sur l’emploi des seniors, tout en renforçant leur formation afin de préserver au mieux le potentiel de croissance. Au fur et à mesure que les technologies évoluent, la formation devient ainsi une composante à part entière de la transformation numérique. Sans capital humain suffisamment préparé, les investissements technologiques risquent de rester sous-exploités.
D’autres facteurs de diffusion...
La diffusion technologique dépend aussi de l’environnement financier. Selon Gilbert Cette, l’assouplissement intervenu au cours des quinze dernières années a permis à davantage d’entreprises de se maintenir, y compris certaines qui sont peu performantes ou peu dynamiques dans leurs choix technologiques. Or, le renouvellement des entreprises peut lui-même constituer un moteur de productivité. Une entreprise qui n’investit pas suffisamment, n’adopte pas les technologies disponibles et perd en compétitivité finit par laisser sa place à des acteurs plus performants.
Les dépenses militaires liées au réarmement constituent enfin un cas particulier de politique technologique. Leur hausse ne sera pas, à elle seule, un moteur majeur de la productivité française. Mais, puisque ces dépenses augmentent avec le contexte géopolitique actuel, le CNP estime possible d’en maximiser les retombées économiques. La R&D militaire peut produire des technologies réutilisables dans le civil. Le renforcement de la dualité des technologies devient donc un enjeu stratégique.
... mais aucun résultat garantit
Le rapport estime qu’une hausse d’un point de pourcentage de l’intensité de R&D militaire pourrait être associée à une hausse de 0,8 point de la croissance annuelle de la productivité globale des facteurs (PGF). Mais, là encore, le résultat n’a rien d’automatique. Natacha Valla, présidente du CNP, et Gilbert Cette rappellent que l’impact dépendra notamment des dépenses auxquelles elles se substituent. Si elles se font au détriment d’autres dépenses de recherche, le bénéfice pourrait être fortement réduit. L’enjeu est donc de construire une politique de défense qui soit aussi une politique d’innovation : investir dans la R&D, favoriser les technologies duales et mobiliser davantage le financement privé, notamment le capital-risque.
Du numérique à l’IA, en passant par l’automatisation et désormais la défense, le gouvernement, comme les entreprises, font ainsi le pari d’une technologie capable de prendre le relais d’une croissance jusqu’ici largement portée par l’emploi. Reste à savoir si ces investissements finiront par produire les effets attendus à l’échelle de l’économie. Car, depuis les premières promesses de la révolution numérique, les gains de productivité ont souvent sont aux abonnés absents. Quand la révolution numérique cessera-t-elle d’être une promesse pour devenir enfin une statistique ?





