Article partenaire

Autonomie numérique : et si nous faisions la même erreur qu'avec le climat ?

Dans le cadre de sa participation au Do-Tank Alliancy sur la maîtrise des dépendances technologiques, Anne-Marie Calmeil, présidente de T-Systems France met en garde contre le danger des visions de court terme.

Publié et mis à jour le 2 octobre 2026
5 min.
Autonomie numérique : et si nous faisions la même erreur qu'avec le climat ?

Pendant des décennies, nos économies se sont développées grâce à une énergie abondante et relativement peu coûteuse, sans intégrer pleinement dans son prix le coût climatique futur. Le numérique présente aujourd’hui un mécanisme comparable. Nous construisons une part croissante de notre économie sur des technologies performantes, accessibles et immédiatement disponibles. Cloud, logiciels, et intelligence artificielle nous permettent d’innover toujours plus vite et à moindre coût pour l’instant.

Comme hier avec l’énergie, leur prix immédiat ne reflète pas l’intégralité du coût de la dépendance qu’elles peuvent créer.

Lorsqu’une entreprise choisit aujourd’hui une infrastructure cloud, elle optimise son coût et sa performance. Elle ne valorise pas la perte de compétences, le coût futur d’une migration, la concentration progressive du marché ou la disparition d’alternatives crédibles. Individuellement, chaque décision peut être parfaitement rationnelle. Collectivement, leur accumulation peut produire une dépendance que personne n’a réellement décidée. C’est précisément là que le parallèle avec le climat devient éclairant.

Le problème n’est pas que nous ignorons le risque. Le problème est que le coût de l’action est immédiat tandis que le coût de la dépendance apparaît plus tard. Le plus grand danger est celui qui s’installe silencieusement.

Entre 2017 et 2024, le marché européen des infrastructures cloud a été multiplié par six. Les fournisseurs européens ont plus que triplé leurs revenus. Pendant la même période, la part de marché des fournisseurs européens est passée d’environ 29 % à 15 %, tandis qu’Amazon, Microsoft et Google représentent aujourd’hui environ 70 % du marché. Nous pouvons donc croître tout en devenant plus dépendants : là est le paradoxe.

La dépendance s’installe progressivement parce qu’à chaque décision individuelle, la solution la plus performante, la plus rapide ou la plus économique paraît rationnelle. Et plus un écosystème devient dominant, plus il attire les compétences, les investissements et les développeurs, plus les entreprises construisent autour de lui, et plus le coût de sortie augmente. La dépendance technologique devient alors une dépendance économique et stratégique. En 2026, la Commission européenne a placé la souveraineté numérique au cœur d’un ensemble d’initiatives portant sur le cloud, l’IA, les semi-conducteurs et l’open source. Ce changement est essentiel car la réponse ne doit plus être seulement réglementaire. Elle doit également être industrielle car fixer des règles protège mais construire des alternatives rend libre.

La bonne question n’est donc pas : « Sommes-nous dépendants ? », nous le sommes tous. La bonne question est « quelles dépendances acceptons-nous de rendre irréversibles ? »

L’expérience de la transition climatique devrait nous alerter. Nous avons progressivement appris à intégrer dans les décisions économiques le coût du carbone ou de la dépollution des sols qui n’apparaissait pas dans le prix. L’idée n’est pas de créer demain une « taxe sur la dépendance », mais d‘intégrer son coût dans nos décisions. Une solution technologique est-elle réellement moins chère si dans cinq ans il n’y a plus d’alternative européenne ? Est-elle réellement plus efficace si nous perdons les compétences permettant de la maîtriser ? Est-elle réellement moins risquée si elle concentre plusieurs fonctions critiques chez une poignée de fournisseurs extra-européens? Les COMEX qui disposent déjà d’indicateurs sur l’exposition cyber, la concentration des fournisseurs ou les risques géopolitiques, devraient aussi mesurer le cout de la dépendance, de la réversibilité et de l’absence d’alternatives.

Nous ne devrions plus seulement mesurer le risque de perdre notre liberté de choix, nous devons mesurer notre capacité à la reprendre. L’intelligence artificielle donne désormais une urgence nouvelle à cette question.

Modèles, de données, algorithme, puissance de calcul, puces, cloud et énergie constituent progressivement une même chaîne de dépendances. Les arbitrages actuels déterminent à la fois les solutions d’IA que nous utiliserons demain et conditionnent où se trouveront les infrastructures, les compétences, la propriété intellectuelle et la création de valeur des prochaines décennies. C’est ici que nous pouvons encore tirer une leçon du climat. Une transition devient infiniment plus coûteuse lorsque les infrastructures, les compétences et les investissements ont déjà été organisés autour du modèle dont nous voulons sortir.

 Le meilleur moment pour préserver une alternative est de la protéger avant d’en avoir besoin.

L’Europe doit donc simultanément réguler et construire. Elle doit investir dans ses capacités de calcul, ses infrastructures cloud et Edge, ses semi-conducteurs, ses logiciels, son open source et ses compétences. La souveraineté ne se décrète pas, elle s’industrialise. L’enjeu dépasse l’économie. Nos administrations, nos communications et une part croissante de notre espace public reposent désormais sur des infrastructures numériques. Nous travaillons, nous nous informons, nous échangeons et débattons dans des espaces dont l’architecture est largement déterminée par la technologie. Une démocratie suppose qu’une société conserve la capacité de fixer ses règles et de les faire appliquer. Cela signifie qu’une démocratie ne peut abandonner la maîtrise de toutes les infrastructures dont dépend sa capacité à décider. La souveraineté numérique ne se perd pas en un jour, elle s’érode progressivement. Voilà pourquoi la souveraineté numérique doit sortir des seules matrices de risques

Il existe enfin une raison supplémentaire à ce parallèle entre transition numérique et transition climatique. Le numérique est un formidable outil de décarbonation.

Il permet d’optimiser les réseaux électriques, les transports, les bâtiments ou les processus industriels. Mais son développement a lui-même une empreinte. Datacenters, réseaux, terminaux et intelligence artificielle mobilisent toujours davantage d’électricité, de matières premières et d’infrastructures. Nous utilisons davantage de numérique pour réaliser une transition climatique, mais ce dernier n’a pas lui-même opéré sa transition environnementale.  Il serait paradoxal de reconquérir notre autonomie numérique en créant demain de nouvelles dépendances énergétiques ou environnementales.

Il ne faut pas seulement se demander quelle est la meilleure solution au meilleur cout mais que devons-nous être capables de maîtriser pour rester libres de nos choix. Nous avons passé des années à demander combien coûterait la souveraineté numérique et la transition climatique. Il est temps de poser la question inverse : combien nous coûtera, demain, l’absence d’alternative ?


Préférences de consentement