Mixi'Tech
“Les choses ne changent pas” : la mixité de la tech au ralenti
Lors du Green IT Day de Montpellier, , trois expertes ont dressé le constat d'une mixité en panne dans le numérique, où l'essor de l'IA menace les maigres progrès.

Mathilde Saliou, journaliste, autrice de Technoféminisme
“C'est la 57e table ronde sur le sujet que je fais et les choses ne changent pas”, a posé Agnès Montmerle, directrice des programmes de l'association Job IRL. Jeudi 10 septembre, au Corum de Montpellier, la douzième édition du Green IT Day a consacré un débat sur la “féminisation du numérique”, présentée comme “un enjeu de robustesse.” Autour de la table, avec elle, la journaliste Mathilde Saliou, autrice de Technoféminisme, et Anne Laurent, directrice de l'Antenne Inria de l'Université de Montpellier, ont décrit un secteur qui attire à peine plus de femmes qu'il y a dix ans et peine à les garder, faute d'avoir lui-même changé.
Les chiffres donnent la mesure du surplace. En 2025, les femmes ne représentaient que 19,5 % des spécialistes du numérique employés dans l'Union européenne, selon Eurostat. C'est exactement la même proportion qu'en 2024 et... trois points seulement de plus qu'en 2015. “Il ne s'agit pas que les femmes s'adaptent à la filière numérique. Il s'agit que la filière numérique s'adapte à sa féminisation”, résume Bertrand Mocquet, de l'Agence de mutualisation des universités et établissements (Amue), qui a animé les échanges de cette table ronde.
Dix ans de campagnes, trois points gagnés
Depuis dix à quinze ans, les campagnes pour attirer des femmes dans le numérique se multiplient. “Cela marche pourcentage par pourcentage”, constate Agnès Montmerle, car une fois entrées, c'est à elles de s'adapter. Elle décrit un “cercle vicieux”, le manque de femmes nourrit les stéréotypes, qui en éloignent d'autres. S'y ajoute la quête de sens, faire “de la tech pour faire de la tech” les attirant moins. Pour Mathilde Saliou, il faut aussi inciter les hommes “à laisser un peu de place.” Les départs pèsent autant que les arrivées. Selon Agnès Montmerle, une femme sur deux quitte la tech vers 35 ans. Le chiffre provient d'une étude américaine menée en 2020 par le cabinet Accenture et l'association Girls Who Code, qui le compare à 20 % dans les autres métiers et place la culture d'entreprise en tête des causes.
Selon le cabinet McKinsey, en 2023, les entreprises dont les comités de direction sont les plus mixtes avaient 39 % de chances en plus de surperformer financièrement que les moins mixtes
“C'est l'âge de la première grossesse”, relève Mathilde Saliou. Selon la journaliste, le retour de congé maternité reste semé d'embûches avec une carrière ralentie, salaire qui stagne, remarques sur celle qui “part déjà à 18 heures.” Rien de propre à la tech, reconnaît-elle, mais le secteur part de loin, il est plus masculin que la finance et seul le BTP fait pire à ses yeux. Elle pointe aussi des effets de seuil : trop minoritaires, les femmes s'isolent et au-delà d'une certaine proportion, elles restent. Même quand les effectifs progressent, les débuts de carrière restent marqués. “Ça reste quand même hyper genré”, observe Anne Laurent.
Le mythe d'une technologie neutre
Mathilde Saliou s'attaque à une idée reçue, parce qu'ils reposent sur les mathématiques et l'ingénierie, les outils numériques seraient neutres et universels. Elle y voit plutôt “un projet pas vraiment assumé d'universalisme.” Des outils pensés pour tous mais conçus par des équipes homogènes, dont on découvre les angles morts une fois sur le marché, avant de mettre dix à vingt ans à les réguler. Elle cite un exemple qu'elle juge fondateur. En 2011, des tests de Siri, le tout nouvel assistant vocal d'Apple, montrent qu'il sait indiquer où acheter du Viagra ou trouver des prostituées, mais reste muet face à une femme qui dit venir d'être agressée sexuellement. Il ne s'agit pas de réduire les hommes à des clients et les femmes à des victimes, précise-t-elle, mais de voir à quels besoins l'outil avait été préparé à répondre, et à quels besoins il ne l'avait pas été. “Il faudrait plus de diversité pour éviter de découvrir qu’il y a des trous aussi béants que ça.”
Et il faut dire que le contexte n'aide pas. Début 2025, Mark Zuckerberg réclamait davantage d'“énergie masculine” dans les entreprises, a rappelé la journaliste. Chez Meta, les femmes ne représentaient qu'un quart des effectifs des métiers techniques (25,8 %), et 37,1 % de l'ensemble des salariés, selon le rapport sur la diversité publié par le groupe en 2022. L'argument économique, lui, est souvent invoqué. Selon le cabinet McKinsey, en 2023, les entreprises dont les comités de direction sont les plus mixtes avaient 39 % de chances en plus de surperformer financièrement que les moins mixtes.
L'IA, risque de rechute
Reste que l'essor de l'intelligence artificielle pourrait faire reculer la mixité. La fondatrice d'une école de code dédiée à la diversité a confié à Mathilde Saliou n'avoir “jamais eu autant d'hommes” parmi ses candidats. Dans le même temps, des femmes préfèrent ne pas travailler sur une technologie qu'elles jugent néfaste pour la société et l'environnement. Une méta-analyse de la Harvard Business School va dans ce sens, les femmes auraient environ 25 % de chances de moins que les hommes d'adopter l'IA générative, par scrupule éthique ou par crainte d'être jugées.
“Face à un écart de salaire d'environ 14 % entre femmes et hommes, un texte clair, “même travail, même salaire”, donnerait un point d'appui”, Bertrand Mocquet, expert numérique à l’Agence de mutualisation des universités et établissements (Amue)
Le déséquilibre se joue aussi en amont, dès le lycée. Bertrand Mocquet, lui, s'inquiète des effets de la réforme du lycée de 2019. À la rentrée 2025, les filles ne représentaient que 15,5 % des élèves de terminale suivant la spécialité numérique et sciences informatiques (NSI), alors qu'elles forment 55,6 % des élèves de terminale, selon le service statistique de l'éducation nationale. Ce seul chiffre ne permet pas de mesurer l'effet de la réforme, mais il donne l'ampleur du déséquilibre. Pour Agnès Montmerle le clivage se durcit : “Prendre la parole pour les femmes vous range vite dans le camp militant.” De quoi brouiller, selon elle, l'argument de la robustesse.
Transformer plutôt qu'attirer
Annoncé en 2023 par le gouvernement et piloté par la Fondation Inria, le programme national TechPourToutes, dont JobIRL fait partie du consortium, vise à faire passer de 19 % à 30 % la part des femmes dans les formations techniques du numérique d'ici 2030. Il repose sur trois axes : attirer, accompagner, transformer. Le dernier a “peut-être été un peu moins intégré”, admet Agnès Montmerle. Côté entreprises, Bertrand Mocquet plaide pour une mixité “by design”, pensée dès la conception au même titre que l'accessibilité ou la cybersécurité. Il cite ces processus de recrutement où les candidates ne croisent que des hommes. Face à un écart de salaire d'environ 14 % entre femmes et hommes, il juge qu'un texte clair, “même travail, même salaire”, donnerait un point d'appui. Le principe figure pourtant dans le code du travail depuis 1972 et une directive européenne sur la transparence des rémunérations devait être transposée par les États membres avant juin 2026. Mathilde Saliou, elle, élargit le champ. La mixité femmes-hommes est, à ses yeux, une porte d'entrée vers une question plus large : “Il y a un manque de représentations de diverses classes sociales, il y a un manque de représentations de diverses couleurs de peau et origines sociales aussi. Il y a toutes les questions liées à est-ce qu'on pense aux personnes handicapées quand on fabrique des outils numériques.” Avant de poser celle qui prolonge la question de la parité : “Comment on fait pour intégrer la diversité du monde dans cette industrie ? ”





