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CocoriTech #1 - Peut-on faire confiance aux solutions françaises ?

Pour sa première, CocoriTech a réuni dirigeants, DSI et entrepreneurs autour d’un même enjeu : dépasser les postures sur la souveraineté numérique pour oser faire confiance aux champions français et européens.

Publié et mis à jour le 2 juin

Lecture 6 min.

C’est un décryptage stratégique sur la confiance. Sur ce qui fait qu’un dirigeant choisit un acteur français sur un périmètre critique. Sur ce qui l’en empêche. Sur ce que cela change lorsqu’il ose. Et sur ce que nous devons construire collectivement pour que ce choix devienne naturel.

Depuis deux ans, avec les travaux d'analyse que nous menons chez Alliancy sur la maîtrise des dépendances technologiques, un constat revient sans cesse : les alternatives existent. Elles ne couvrent pas tout, ne sont pas toujours au même niveau de maturité et ne remplacent pas systématiquement les solutions dominantes. Mais elles existent, progressent et se structurent. Et pourtant, au moment de l'arbitrage, quelque chose résiste. Ce n’est pas toujours technique. Pas toujours économique. Pas même toujours rationnel. C’est la confiance.

Cette prime au sortant qui protège le décideur autant qu’elle rassure l’organisation. Cette confiance qui fait qu’un fournisseur dominant paraît moins risqué, même lorsqu’il augmente ses prix, change ses règles, impose sa feuille de route ou réduit vos marges de manœuvre.

C’est ce plafond de verre que j’ai voulu explorer dans cette première de COCORITECH. Autour de la table : deux binômes, quatre dirigeants, et surtout quatre retours d'expérience que je n’avais jamais entendus formulés avec autant de lucidité.

Le moment de vérité : quand le DSI regarde sa propre responsabilité

Christophe Leray est DSI de STEF et administrateur Cigref. Il dirige l’informatique d’un groupe dont l’activité dépend directement du numérique : logistique sous température dirigée, flux tendu, continuité permanente. Quand le SI s’arrête, l’activité s’arrête.

Ce soir-là, il n’a pas cherché à caricaturer les grands acteurs américains. Il a même rappelé qu’ils avaient été très bons. Puis il a posé une vérité rarement dite aussi frontalement par un DSI en exercice :

« Ce "tant pis pour les Français ou tant pis pour les Européens", il s’est traduit dans la durée par "tant pis pour moi-même" ». « En n’achetant pas de solutions françaises ou européennes, je n’ai jamais donné l’opportunité à des sociétés [...] de se développer ». « On a été contributeurs à créer la situation d’aujourd’hui ».
Christophe Leray, CEO de STEF

Cette phrase déplace le débat. Elle évite le confort du procès externe et nous ramène à nos propres arbitrages. À nos réflexes de réassurance. À cette phrase que tout le monde connaît : « Prenez le leader, on ne vous le reprochera pas. » À force de choisir systématiquement le quadrant le plus rassurant, nous avons parfois contribué à créer les dépendances que nous cherchons aujourd'hui à maîtriser.

Christophe a aussi eu cette formule que je garde en tête : « Arrêtons d’être des fashion victims. » Hier tout cloud, aujourd’hui tout IA. Le marketing de la techno martèle les messages et notre profession suit parfois trop vite. Ce n’est pas une phrase qui culpabilise, c’est une phrase qui responsabilise.

Le moment d’équilibre : la souveraineté ne remplace pas la qualité

Gwilherm LE DONNÉ dirige BPCE Solutions informatiques : 5 000 personnes, plus d’un milliard d’euros de budget IT. Un environnement où la continuité, la sécurité et la conformité ne sont pas des options. C’est un dirigeant qui ne communique jamais sur ses fournisseurs. Qu’il ait accepté de le faire dans COCORITECH dit quelque chose.

Son témoignage remet les choses dans le bon ordre. BPCE SI n’a pas choisi Diabolocom parce que c’est français. L’équipe a d’abord choisi la qualité du produit, l’architecture et l’ouverture vers l’IA. La souveraineté est venue ensuite, quand la question des données, de l’hébergement et de la maîtrise dans la durée s’est posée concrètement.

C’est un point essentiel : une solution européenne n’a pas besoin d’indulgence ou d'une préférence locale qui baisserait le niveau d’exigence. Elle a besoin d’être évaluée sérieusement quand elle est au niveau.

« Le choix tech devient une gestion du risque stratégique. Au-delà des DSI, au niveau de l’entreprise. Avec un choix entre les coûts, la continuité d’activité et la compliance. »
Gwilherm Le Donné, directeur général de BPCE Solutions informatiques

Le moment entrepreneurial : il ne manquait pas la solution, il manquait la confiance

Le parcours de Frédéric Durand raconte une réalité que beaucoup d’entrepreneurs tech français connaissent, mais formulent rarement ainsi. Diabolocom n’est pas une startup opportuniste. C’est une entreprise construite sur 21 ans, avec 5 000 euros de départ, sans levée de fonds et avec une maîtrise complète de sa stack : opérateur télécom, cloud privé, IA propriétaire sans dépendance à OpenAI.

Et pourtant, longtemps, le même obstacle revenait : la grande référence qui rassure. C’est le paradoxe des entrepreneurs européens : on leur demande d’avoir déjà prouvé à grande échelle ce que personne n’ose encore leur confier à grande échelle.

« Les ESN préféraient miser sur le cheval gagnant, et Diabolocom n’était pas vu comme tel. Niji nous a fait confiance. On a gagné BPCE. Depuis, beaucoup d’acteurs nous ont fait confiance. On a besoin de cet écosystème pour mener cette conduite du changement. »
Frédéric Durand, cofondateur de Diabolocom

Un champion ne se construit pas seul. Il lui faut des clients exigeants et des intégrateurs qui acceptent d’ouvrir le jeu au moment où le choix compte vraiment. C’est là que se joue le passage à l’échelle.

Le moment économique : choisir une solution, c’est choisir une chaîne de valeur

Avec Gilles Castéran fondateur Memority, le débat prend une dimension que j’attendais depuis longtemps. Gilles ne parle pas seulement de souveraineté, il parle de création de valeur.

« 1 euro dépensé en édition logicielle en France, c’est 0,80 euro pour les US, 0,20 euro pour la France. On met à mal notre modèle économique. Il faut recréer une activité économique pour que notre modèle social continue à vivre. »
Gilles Castéran, CEO de Memority

On peut discuter les périmètres, mais le fond est là : nos choix technologiques ne sont jamais neutres. Ils irriguent une chaîne de valeur, financent de l’emploi, consolident des compétences et donnent — ou non — à nos entrepreneurs les moyens de changer d’échelle.

Gilles incarne lui-même cette conviction : il a racheté sa propre technologie à un leader mondial pour la ramener en France, levé des fonds, et construit aujourd'hui un acteur européen de l’identité numérique. La confiance dans la tech européenne n’est pas seulement un sujet de DSI. C’est un sujet économique et, au fond, un choix de société.

L'ancrage : parce que la tech n’est pas hors-sol

Pour cette première, j’ai demandé à chaque invité de venir avec une spécialité de son terroir. Brocciu corse. Fromage de brebis du Béarn. Pineau des Charentes. Pâté lorrain. Gilles a posé son fromage de brebis et a parlé de son grand-père pâtissier, de sa mère dans le Sud-Ouest, et de ce retour à « la vraie vie », loin des délires numériques. Frédéric a hésité entre la Corse de sa mère et la Lorraine de son père. Christophe a corrigé avec précision : la Charente, pas la Charente-Maritime — le vrai terroir du Pineau.

Avant de parler de cloud, de centres de contact ou d'IA, il me semblait important de commencer par ce qui nous attache. Parce que la tech n’est pas hors-sol. Elle engage des femmes et des hommes, touche à des territoires, porte des savoir-faire et des racines. La confiance commence souvent dans ce qui nous ancre.

Rendez-vous le 2 juin

La première de COCORITECH sera diffusée mardi 2 juin à 11h30, en direct sur LinkedIn. 52 minutes sans posture, sans langue de bois, sans patriotisme naïf. Une discussion de sparring partners sur la confiance, les dépendances, la responsabilité des donneurs d’ordres et la possibilité de faire émerger de vrais champions.

La question de fond n’est plus seulement : existe-t-il des alternatives ? Mais plutôt : sommes-nous prêts à faire confiance à nos propres champions quand ils sont au niveau ?

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