Chronique

Affaire des Chromebooks au lycée : le vrai sujet, c'est la gouvernance de nos dépendances numériques

L'annonce du déploiement de Chromebooks dans plusieurs lycées, notamment en Pays de la Loire et en Île-de-France, relance un débat récurrent : faut-il préférer Google, Microsoft ou un autre fournisseur ? Mais cette question est déjà dépassée.

Publié et mis à jour le 3 septembre 20263 min de lecture
Affaire des Chromebooks au lycée : le vrai sujet, c'est la gouvernance de nos dépendances numériques
Pexels

L'annonce du déploiement de Chromebooks dans plusieurs lycées, notamment en Pays de la Loire et en Île-de-France, relance un débat récurrent : faut-il préférer Google, Microsoft ou un autre fournisseur ? À mes yeux, cette question est déjà dépassée. Le véritable enjeu n'est pas de savoir si ChromeOS est meilleur que Windows ou si Google Workspace est plus efficace que Microsoft 365. Le véritable enjeu est celui des dépendances numériques que créent les décisions publiques.

Chaque équipement distribué dans un établissement scolaire ne se limite pas à un ordinateur. Il entraîne des choix en matière d'identité numérique, de stockage des données, d'applications, de formats de fichiers, d'intelligence artificielle et de services cloud. Ces choix engagent les collectivités et l'État pour de nombreuses années. Une dépendance technologique n'est pas problématique en soi. Elle devient un risque lorsqu'elle n'a pas été pensée, évaluée et gouvernée.

Or le débat public reste souvent focalisé sur le prix des équipements ou leur simplicité d'administration. Ces critères sont importants, mais ils ne peuvent plus être les seuls. Les décideurs devraient également s'interroger sur des questions essentielles : quelle sera notre capacité à changer de fournisseur demain ? Quelles données seront réellement sous notre contrôle ? Quelle place restera-t-il aux solutions européennes ? Quelles marges de négociation conservera la puissance publique ?

Question de cohérence stratégique

L'histoire récente de l'État nous a déjà montré ce qu'il en coûte de ne pas se poser ces questions à temps. Le projet SIRHEN, censé moderniser la gestion des ressources humaines de l'Éducation nationale, a mobilisé plus d'une décennie et près de 500 millions d'euros avant d'être abandonné. Derrière cet échec, ce n'est pas la technologie qui a fait défaut, mais l'absence d'une gouvernance capable d'anticiper les dépendances techniques, contractuelles et de compétences accumulées au fil du projet. Le Chromebook n'a ni le budget ni la complexité de SIRHEN. Mais le mécanisme qui transforme un choix technique en dépendance non maîtrisée est exactement le même.

L'Europe affirme vouloir renforcer sa souveraineté numérique. Dans le même temps, les décisions locales peuvent accroître la dépendance à quelques plateformes extra-européennes. Il ne s'agit pas d'une contradiction idéologique, mais d'une question de cohérence stratégique.

Les collectivités territoriales n'ont pas vocation à résoudre seules cette équation. Elles répondent à des contraintes budgétaires fortes et recherchent des solutions simples à déployer — c'est un choix rationnel, pas une négligence. Mais un choix rationnel au niveau local peut produire un résultat incohérent au niveau national si personne n'assume la vision d'ensemble.

Quelle analyse d'impact ?

C'est précisément le rôle que l'État doit jouer : non pas dicter le choix Chromebook ou PC, mais garantir que chaque choix local s'inscrive dans une trajectoire de dépendances maîtrisée. La création annoncée d'une fonction de Chief Technology Officer de l'État pourrait porter cette ambition — à condition qu'elle ne se réduise pas à un rôle d'homologation technique, et qu'elle dispose d'une autorité réelle pour arbitrer entre acteurs publics dont les intérêts de court terme divergent.

Chaque grand choix technologique devrait désormais être précédé d'une analyse d'impact des dépendances numériques, évaluant notamment la souveraineté, l'interopérabilité, la réversibilité, la maîtrise des données, les coûts de sortie et les effets de verrouillage. Pendant longtemps, les DSI ont gouverné des systèmes d'information. Aujourd'hui, ils gouvernent les dépendances numériques de leur organisation. C'est à cette aune que devront désormais être évaluées les décisions publiques, qu'il s'agisse des Chromebooks, du cloud, de l'intelligence artificielle ou des futures plateformes éducatives.

Au-delà de « Google ou Microsoft », la question est : qui gouverne les dépendances numériques de l'Éducation nationale, et selon quelle stratégie de long terme ?


Préférences de consentement