[Dossier] Entretien - Eric Albert : le danger de se perdre

Les NTIC ont un impact positif pour 69% des salariés. Mais le même sondage * met en évidence des excès qui génèrent des tensions. Eric Albert, psychiatre, coach et fondateur de l’Institut français d’action sur le stress (Ifas), nous donne son point de vue sur les dangers des NTIC. Et ses conseils pour mieux les apprivoiser.

Publié et mis à jour le 12 mars 20133 min de lecture
[Dossier] Entretien - Eric Albert : le danger de se perdre

Eric Albert, président de l'Ifas

[caption id="attachment_1560" align="alignleft" width="178"]

Eric Albert, président de l'Ifas

Eric Albert, président de l'Ifas

Eric Albert, président de l'Ifas[/caption]

Les NTIC ont un impact positif pour 69% des salariés. Mais le même sondage * met en évidence des excès qui génèrent des tensions. Eric Albert, psychiatre, coach et fondateur de l’Institut français d’action sur le stress (Ifas), nous donne son point de vue sur les dangers des NTIC. Et ses conseils pour mieux les apprivoiser.

Propos recueillis par Olivier Marie

Alliancy, le mag. Quel regard portez-vous sur l’usage généralisé des nouvelles techniques de communication dans l’entreprise ?
Eric Albert. Sans conteste, elles permettent une plus grande efficacité du travail. On peut traiter plus de choses, démultiplier les initiatives. Cela s’appuie sur des process plus performants. C’est donc une amélioration du fonctionnement des entreprises. Mais ces techniques ont pour conséquence de diminuer les relations interpersonnelles qui constituent l’entreprise. Il faut donc être vigilant dans le management des personnes. Et aussi, si vous permettez cette expression, dans le management de soi.


Vous pointez des dérives dans le management des cadres, en particulier.
Avec les outils de communication modernes, on peut être accessible tout le temps, partout et à tout moment. C’est le danger d’une captation permanente de l’individu. D’où la culpabilité des acteurs : ils ont le sentiment de n’en faire jamais assez. J’observe, chez les cadres, le sentiment d’un décalage entre ce qu’ils peuvent faire et ce qu’on leur demande.
Aujourd’hui, si on pense que quelqu’un peut faire 100, on lui demande 120. D’où le sentiment, souvent, de sacrifier les différents champs de vie, personnels et professionnels.

Vous dites qu’il faut maîtriser l’e-mail…
Le temps passé à écrire ou répondre aux e-mails est une perte de disponibilité pour des relations personnelles, y compris dans des coups de téléphone. On est plus efficace. On traite beaucoup plus de choses. Chacun peut envoyer des documents au bout du monde et donc a le sentiment d’être en relation avec la terre entière. Mais on peut être seul dans son coin, plus isolé. Et l’e-mail, en apparence rationnel, peut susciter de la tension relationnelle.

Que voulez vous dire ?
Trois choses. D’abord, l’e-mail permet d’éviter les explications : on ne se dit pas les choses clairement, on préfère les écrire. Ensuite, il donne la possibilité à celui qui envoie de démultiplier sa communication avec les pièces jointes, le nombre de destinataires, souvent excessif, et la possibilité de faire suivre. L’e-mail est quelque chose qui m’échappe quand je l’ai envoyé. Au contraire du coup de fil que je maîtrise.

34 % des salariés, seulement, estiment que les relations humaines au sein de l’entreprise sont rendues plus sympathiques ou de meilleure qualité grâce au numérique *.

34 % des salariés, seulement, estiment que les relations humaines au sein de l’entreprise sont rendues plus sympathiques ou de meilleure qualité grâce au numérique *.

Plus grave, l’e-mail peut créer de la brutalité dans les rapports sociaux. L’illusion est de croire qu’on ne fait passer que du contenu. Or on crée en retour des émotions à la mesure de ce qu’on envoie. Dans ces outils de l’immédiateté et de l’efficacité, souvent on ne prend pas les formes. C’est le contraire de la civilité : la politesse montre que la forme permet de respecter l’autre. Cela crée donc de nouvelles incivilités.

Quels conseils pratiques donneriez-vous ?
D’abord prendre conscience d’une chose : mon plus grand ennemi potentiel, c’est moi. Il y a une stimulation euphorisante du zapping : je suis piégé par ma curiosité, par mon impatience à réagir immédiatement à l’événement. Franchement, pourquoi se sent-on obligé de répondre au téléphone quand on est face à quelqu’un, alors que ce téléphone dispose d’un répondeur ?
Nous nous mettons la pression d’être disponible en permanence. Il faut apprendre à gérer nos émotions, maîtriser notre impatience, notre curiosité. Et s’imposer un cadre : s’obliger à ne pas regarder ses e-mails pendant un temps, s’interdire de répondre au téléphone en permanence. Et annoncer ces limites aux autres pour qu’ils n’attendent pas de vous cette immédiateté. En somme, un minimum d’« hygiène numérique ».

* « Les salariés et l’impact du numérique », étude TNS Sofres pour Sopra Group.

Cet article est extrait du n°2 d’Alliancy le mag – Découvrir l’intégralité du magazine

Eric Albert, président de l'Ifas

Eric Albert, président de l'Ifas

Autres articles

La tech veut un autre leadership... sans renoncer à ses vieux réflexes

Bug de genre

La tech veut un autre leadership... sans renoncer à ses vieux réflexes 

L'essor de l'IA pousse les entreprises à revoir leurs attentes envers les managers techniques. Les compétences relationnelles, la diversité des équipes et l'autorité deviennent des leviers de performance autant que d'inclusion. Oui, mais...

Après les cryptoactifs, Ledger veut sécuriser l’action numérique à l’ère des agents IA

Chronique

Après les cryptoactifs, Ledger veut sécuriser l’action numérique à l’ère des agents IA

Au moment où l’intelligence artificielle réduit le coût des cyberattaques et multiplie les systèmes capables d’agir seuls, Ledger fait un pari : ne pas chercher à rendre l’agent infaillible, mais sécuriser son mandat, ses limites et le moment précis où une intention numérique devient un acte.

Cyberattaque contre Hugging Face : comment OpenAI maîtrise son récit

décryptage

Cyberattaque contre Hugging Face : comment OpenAI maîtrise son récit

L'intrusion menée par des agents IA d'OpenAI contre Hugging Face marque un tournant. Elle ne valide pourtant ni le récit d'une IA hors de contrôle, ni celui d'une cybersécurité devenue obsolète, tout en révélant un nouveau rapport de force autour des modèles de frontière. 

La France candidate pour accueillir une AI Gigafactory soutenue par l'Union européenne

IA souveraine

La France candidate pour accueillir une AI Gigafactory soutenue par l'Union européenne 

L'État se positionne pour accueillir une infrastructure de calcul dédiée à l'intelligence artificielle et s'engage à acheter 100 millions d'euros de capacités de calcul si un projet français est retenu. 

Orange et Morrison veulent créer une coentreprise de data centers pour renforcer le cloud souverain européen

Souveraineté des centre de données

Orange et Morrison veulent créer une coentreprise de data centers pour renforcer le cloud souverain européen

Les partenaires prévoient d’investir 3 milliards d’euros afin d’accompagner la croissance des besoins en cloud et en intelligence artificielle. 


Préférences de consentement