Indépendance Tech

Face aux dépendances numériques, les Européens refusent le fatalisme

L'élection de Donald Trump a transformé la dépendance numérique européenne en déclic collectif. 

Publié et mis à jour le 24 août 20263 min de lecture
Face aux dépendances numériques, les Européens refusent le fatalisme

C'était le sujet qu'on préférait ne pas trop creuser : la dépendance de l'Europe aux géants américains du cloud. « L'Europe est-elle réduite à louer la technologie ? »... la question pousse à un constat lucide, mais loin d'être résigné. Pour Alain Bouillé, délégué général du CESIN, la bascule est datée avec précision : « il y a eu un avant et un après novembre 2024 », l'élection de Donald Trump ayant agi comme un électrochoc. En intervenant sur le sujet lors du dernier Forum InCyber, au côté de quatre autre intervenants, il cite notamment l'étude du CIGREF évaluant à 268 milliards d'euros par an les sommes qui partent vers les États-Unis, avec 80 % des données hébergées outre-Atlantique. Un choc qui a converti jusqu'aux plus sceptiques : « je rencontrais une délégation hollandaise hier [sur le sujet] alors qu'aux Pays-Bas, quand on leur parlait de souveraineté, ils nous riaient au nez pendant des années ». Côté ANSSI, Renan Choyer refuse le fatalisme face aux investissements colossaux des hyperscalers : la France et l'Europe disposent, selon lui, d'un “foisonnement technique et des capacités exceptionnelles », des atouts qui ne se traduisent pas encore dans les chiffres d'affaires mais qui constituent « les fondations pour faire quelque chose ». 

Des cas concrets qui prouvent que l'alternative est possible 

Au-delà des discours, plusieurs experts ont démontré, chiffres à l'appui, que l'alternative existe déjà. Le colonel Rémi de Gouvion Saint-Cyr, de l'agence du numérique des forces de sécurité intérieure, détaille une trajectoire lancée dès 2008-2009 : environ 80 000 postes sous Linux « totalement maîtrisés », et un système d'exploitation mobile développé en interne pour près de 200 000 smartphones de policiers et gendarmes. Le bilan financier est net : « depuis 2006 jusqu'à aujourd'hui, on a économisé environ 420 millions d'euros en gendarmerie sur l'OS, la messagerie, les serveurs Windows, les licences Office ». Sa philosophie tient en une phrase : « notre actif et notre business, c'est la disponibilité de nos services, c'est la confidentialité de vos données ». Même logique chez l'industriel SiPearl : son CEO Philippe Notton raconte avoir investi plus de 20 millions d'euros dans son propre data center pour concevoir ses microprocesseurs en toute indépendance, faute d'alternative cloud européenne certifiée à la création de l'entreprise en 2019 : « on a démarré avec la location d'un serveur à 30 euros par mois [...] pour finalement investir plus de 20 millions d'euros sur nos propres infras ». 

Un droit qui cherche encore ses repères 

Reste un obstacle de taille : le mot « souveraineté » n'a aucune existence juridique. C'est le constat de l'avocate Alexandra Iteanu, qui observe une dérive marketing du terme : « quand on voit qu'il y a un Microsoft ou un Amazon qui font des offres souveraines, ça vide de sens le terme ». Elle décrit des entreprises « entre le marteau et l'enclume », coincées entre les conditions imposées par les prestataires américains et des règles européennes encore floues. Elle voit toutefois dans le Data Act, entré en application en septembre 2025, un vrai levier : il impose une réversibilité des données en moins de trois mois et à moindre coût, « jusqu'à gratuit en janvier 2027 ». Philippe Notton, lui, plaide pour un changement de logique côté financement public : « entre 10 millions de subventions et 10 millions de commandes publiques, je préfère avoir 10 millions de commandes publiques », insistant sur l'intérêt d'une commande ferme, à l'image du modèle de la DARPA américaine, pour crédibiliser une jeune pousse technologique. À la question posée en ouverture, la réponse collective tient en une nuance : l'Europe n'est pas condamnée à louer sa technologie, mais elle doit désormais choisir à qui, à quel prix, et dans quelles conditions. 

 


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