Agents IA
La cyberdéfense de l’État face à une double menace
Alors que de récentes fuites exposent encore des faiblesses cyber élémentaires dans les services publics, l’essor des agents IA augmente déjà la surface d’attaque et impose de repenser la résilience des systèmes.

De gauche à droite : Guillaume Vassault-Houlière - PDG et cofondateur de YesWeHack, lieutenante-colonelle Lambert, Général Touak, Joffrey Célestin-Urbain - président du Campus Cyber, Tom David - cofondateur et PDG de GPAI
Les vulnérabilités les plus classiques restent parmi les plus efficaces. Une réalité rappelée par les dernières fuites de données ayant touché des organismes publics français, loin des scénarios spectaculaires des cyberattaques pilotées par intelligence artificielle. Réunis au Campus Cyber lors d’un petit-déjeuner presse, Joffrey Célestin-Urbain, président du Campus Cyber, Tom David, cofondateur et PDG de GPAI, Guillaume Vassault-Houlière, PDG et cofondateur de YesWeHack, ainsi que le général Touak et la lieutenante-colonelle Lambert, ont, dans ce contexte, confronté leurs analyses sur la sécurité des systèmes d’information. Les récentes compromissions ne relèvent ainsi pas nécessairement d’opérations sophistiquées menées par des États ou assistées par des IA avancées, mais peuvent partir d’identifiants compromis, d’une absence d’authentification multifactorielle ou encore d'un poste personnel infecté. Du côté du ministère de l’Intérieur, les systèmes d’information à enjeux ne permettent désormais plus une connexion reposant uniquement sur un identifiant et un mot de passe. Une mesure indispensable mais insuffisante face à une infrastructure publique complexe et fortement interconnectée. Guillaume Vassault-Houlière pointe notamment une surface exposée « trop importante » et « non maîtrisée », ainsi qu’une dette technique qui maintient en ligne des systèmes obsolètes ou difficilement sécurisables. Pour lui, l’enjeu est donc de revenir aux fondamentaux : connaître ses actifs, décommissionner les applications inutiles et tester réellement les systèmes exposés.
Avec l’IA agentique, la surface d’attaque change d’échelle
À ces fragilités historiques, les agents IA viennent ajouter une nouvelle couche de risque. Contrairement à un chatbot classique, ces derniers peuvent être connectés à des serveurs, des données sensibles et des processus métiers tout en disposant de privilèges importants. « On est vraiment dans une phase de déploiement qui est dangereuse parce que la sécurité de l’IA agentique ne suit pas forcément cet impératif de déploiement », alerte Joffrey Célestin-Urbain. Les risques ne sont déjà plus uniquement théoriques : une évaluation britannique citée lors des échanges a montré un agent capable d'aller chercher des informations sur Internet, de soumettre une modification malveillante à un projet open source, de tenter de persuader ses mainteneurs humains puis d'effacer une partie de son historique après avoir été détecté. Les intervenants évoquent également l’apparition d’« agentic swarms », des ensembles d’agents capables de communiquer et de coordonner leurs actions. Tom David alerte plus largement sur le décalage entre les capacités des modèles et leur gouvernance : « On a des freins de vélo sur des avions de chasse ». Pour lui, renforcer uniquement la défense ne suffira pas : il faut également agir sur la sécurité et la trajectoire de développement des modèles afin d’éviter de fournir aux attaquants des outils toujours plus autonomes et puissants.
Systématiser des retours d’expérience confidentiels
Cette accélération pose enfin une question de souveraineté. Une cyberdéfense européenne reposant massivement sur des modèles américains ou des technologies open source chinoises peut être extrêmement performante sans être réellement résiliente. Elle reste exposée à la captation de données comme à une éventuelle interruption de services étrangers. Pour Joffrey Célestin-Urbain, il faudra donc aller plus loin et réfléchir à la sanctuarisation de certains actifs critiques, éventuellement en dehors des circuits numériques traditionnels. Cette autonomie passe aussi par les compétences internes. Les représentants de l’État ont souligné la difficulté à recruter et fidéliser des experts techniques dans la fonction publique, tandis que des décennies d’externalisation ont contribué à une perte de maîtrise de certains systèmes. Le Campus Cyber veut parallèlement développer l’intelligence collective en systématisant des retours d’expérience confidentiels après les attaques afin que les incidents rencontrés par une organisation profitent aux autres acteurs publics et privés. L’objectif n’est toutefois pas de promettre une sécurité absolue : face à des milliers de tentatives quotidiennes, l’enjeu consiste aussi à détecter plus rapidement les comportements anormaux et à limiter l’impact d’une compromission. Une nécessité d’autant plus urgente que, derrière les nouvelles menaces liées à l’IA, « les cyberattaques assez classiques » continuent d’exploiter des vulnérabilités techniques et humaines déjà bien identifiées.





