Compétitivité

Deux ans après le rapport Draghi, l’Europe bute encore sur son mur de l’exécution 

Présenté ce mardi 8 septembre, le Draghi Tracker de JEDI chiffre à 26 % l’avancée de 30 réformes clés. Il pointe surtout les difficultés de l’Europe à passer de l’accord politique à l’exécution. 

Publié et mis à jour le 9 septembre 20266 min de lecture
Deux ans après le rapport Draghi, l’Europe bute encore sur son mur de l’exécution

André Loesekrug-Pietri, président et directeur scientifique de la Joint European Disruptive Initiative (JEDI)

MATTHIAS BALK / DPA / DPA PICTURE-ALLIANCE VIA AFP

“Nous sommes devenues des organisations de processus et non des organisations de résultats”, a asséné André Loesekrug-Pietri, président et directeur scientifique de la Joint European Disruptive Initiative (JEDI), lors de la présentation du Draghi Tracker ce mardi 8 septembre devant le Parlement français. Deux ans après le rapport de l’ex-président de la BPCE, Bruxelles ne manque plus de diagnostics. L’exécution, elle, reste en panne. Sur trente recommandations jugées décisives pour la compétitivité européenne, aucune n’a atteint le stade d’une mise en œuvre complète selon le Draghi Tracker publié par la JEDI, ce 9 septembre. L’organisation évalue leur avancement à 26 %, contre 14 % lors de son premier relevé en septembre 2025, établi sur vingt mesures. Le chiffre ne mesure donc pas les 383 recommandations du rapport Draghi. JEDI a construit son propre échantillon et réserve la note maximale aux réformes entrées en vigueur avec des effets observables. Ce parti pris explique une lecture plus sévère que celle de la Commission européenne, prompte à comptabiliser textes proposés et financements mobilisés. Il éclaire surtout le fossé entre décision et exécution. “Le problème en Europe n’est pas celui des idées ou de rapports supplémentaires, mais celui de l’exécution”, a asséné André Loesekrug-Pietri. L’organisation n’est pas un arbitre neutre. Inspirée des Advanced Research Projects Agencies (ARPA) américaines, des structures conçues pour financer des programmes de recherche risqués autour de missions ciblées, elle défend elle-même une réforme de la politique européenne d’innovation. Son Tracker vaut donc moins comme bulletin officiel que comme révélateur des points de friction européens. 

Le marché unique s’arrête encore aux frontières

Ce fossé entre décision et exécution se creuse dès que Bruxelles touche aux prérogatives nationales. EU Inc en fournit un cas d’école. Proposé par la Commission européenne en mars 2026, ce futur statut doit permettre à une entreprise de se constituer sous un cadre juridique commun et d’opérer dans l’Union sans empiler vingt-sept droits des sociétés. Draghi imaginait un 28e régime couvrant aussi l’insolvabilité, le travail et la fiscalité. Le projet actuel affiche un périmètre plus étroit. “Le marché unique est une illusion”, a estimé André Loesekrug-Pietri. Pour une scale-up, cette fragmentation se paie en conseils juridiques, procédures et délais à chaque nouveau marché. Le rapport 2026 de la Commission européenne sur le marché unique relève une intégration en stagnation, tandis que l’investissement privé et la recherche restent sous pression. La directive européenne NIS2 sur la cybersécurité en offre une autre illustration.  

"Quand vous avez 7 500 priorités, vous n’avez aucune priorité”

— André Loesekrug-Pietri

Adoptée pour harmoniser les obligations des entreprises dans dix-huit secteurs critiques, elle devait être transposée avant octobre 2024. En juillet dernier, la Commission a saisi la Cour de justice de l’Union européenne contre quatre pays, dont la France, faute de transposition complète. Même parmi les États ayant légiféré, ENISA pointe des divergences nationales sur les secteurs couverts et les exigences de sécurité. Le risque existe donc aussi pour EU Inc. “Il faut éviter vingt-sept versions différentes d’un 28e régime”, a averti André Loesekrug-Pietri. Le brevet unitaire se limite pour le moment à 18 États membres, tandis qu’une supervision financière européenne renforcée se heurte aux mêmes résistances. La fragmentation européenne n’est plus une abstraction institutionnelle. Pour la tech, elle réduit la taille du marché accessible et renchérit chaque changement d’échelle. 

La recherche européenne arrose large

Ce morcellement gagne aussi la politique d’innovation. Draghi proposait de concentrer la recherche sur moins de priorités et de transformer le Conseil européen de l’innovation (EIC), selon une logique proche des ARPA américaines. Ces agences confient des budgets à des directeurs de programme dotés d’une forte autonomie pour poursuivre un objectif technologique précis. Elles acceptent un fort taux échec en échange d’une possibilité de rupture. L’Union conserve une architecture plus dispersée. “Quand vous avez 7 500 priorités, vous n’avez aucune priorité”, a raillé André Loesekrug-Pietri. Le prochain programme cadre Horizon Europe prévoit une hausse des moyens, sans bascule comparable dans sa gouvernance. Et, répartir les crédits facilite les compromis entre États, mais dilue les paris technologiques et le pouvoir décisionnel.  

“Ce sera un vaste programme d’achat public de puces Nvidia avec de l’argent public européen”

— André Loesekrug-Pietri

L’intelligence artificielle montre les deux faces du problème. JEDI salue l’ouverture des supercalculateurs européens aux entreprises et l’appel lancé cet été pour créer jusqu’à sept gigafactories d’IA. Mais l’Europe finance des capacités de calcul sans disposer d’un champion des processeurs graphiques. Une partie de l’investissement public repartira donc vers des fournisseurs américains. “Ce sera un vaste programme d’achat public de puces Nvidia avec de l’argent public européen”, a ironisé André Loesekrug-Pietri. Construire des datacenters ne suffit pas à bâtir une souveraineté technologique. Pour les industriels européens, la question porte sur la part de la chaîne de valeur créée et captée en Europe. 

La crise fait courir l’Europe 

Cette difficulté à choisir n’empêche pas l’Europe d’accélérer. Encore faut-il sentir le feu. Énergie et matières premières atteignent 35 % d’avancement dans le Tracker, le meilleur score sectoriel. Depuis la guerre en Ukraine, la flambée du gaz et le durcissement des restrictions chinoises sur les terres rares, Bruxelles a multiplié les dispositifs pour réduire ses dépendances. Parmi eux, figure RESourceEU, présenté par la Commission fin 2025. Le plan prévoit des financements, des achats coordonnés et la constitution de stocks sur certaines matières premières critiques. La santé ferme la marche du Tracker avec 13 %. L’écart nourrit la thèse d’une Europe plus réactive que préventive. « Nous avons la mémoire courte après le Covid », a regretté André Loesekrug-Pietri. L’Union n’a par exemple engagé aucun chantier sérieux vers une négociation commune du prix des médicaments, une compétence jalousement conservée par les États. C’est dans ce cadre que prend son sens une autre formule de JEDI. « La plupart des mesures décrites ne nécessitent pas d’argent », a souligné André Loesekrug-Pietri. Il ne contestait pas les 750 à 800 milliards d’euros d’investissements supplémentaires annuels évalués par Draghi. Son propos visait les réformes suivies par le Tracker. Plusieurs peuvent avancer sans nouvelle enveloppe, à commencer par EU Inc, les règles de concurrence, le brevet unitaire ou certains mécanismes de décision. Sur ces dossiers, le capital rare n’est pas financier. Il est politique. 

Paris et Berlin, coupables trop commodes

Cette pénurie de capital politique ramène le Tracker vers Paris et Berlin. Les deux capitales accélèrent certains dossiers européens et en freinent d’autres. “La France et l’Allemagne bloquent chaque réforme touchant à leurs vaches sacrées”, a accusé le président et directeur scientifique de JEDI. Paris pousse EU Inc, la supervision européenne des marchés financiers et les capacités de calcul pour l’IA. JEDI lui reproche ses résistances sur les interconnexions électriques avec l’Espagne et son opposition au Mercosur. Berlin soutient l’effort européen de défense, mais refuse une dette commune et s’est opposé au rachat de Commerzbank par l’italienne UniCredit, devenu un test de la consolidation bancaire européenne. Réduire ces blocages à des “vaches sacrées” évacue toutefois les arbitrages en jeu. La France invoque la protection de certaines filières agricoles et la réciprocité des normes face au Mercosur. L’Allemagne défend la responsabilité budgétaire des États contre une mutualisation durable des risques. Pour JEDI, ces lignes rouges traversent la finance, l’énergie, la santé et la fiscalité. Leur persistance entrave, selon l’organisation, la construction d’un marché européen capable de rivaliser avec les États-Unis et la Chine. “Comment combiner les processus démocratiques et la vitesse exigée ?”, a interrogé André Loesekrug-Pietri. Le Tracker mesure les résistances nationales comme autant de retards. Il ne tranche pas la question de leur légitimité. Or, toutes les lignes rouges ne sont pas des lenteurs à corriger. 


Préférences de consentement