le choix des mots
La logistique doit s'entendre sur ses données avant de miser sur l'IA
À l'AFNeT, le 13 octobre à Paris, Logistix, Heppner et l'ex-patron de GS1 France ont appelé la filière à partager quelques données clés avec les mêmes mots, sans quoi l'IA restera sourde.

Appeler un chat un chat, deux partenaires savent le faire depuis les années 1970 grâce à l'Échange de donnée informatisé (EDI). Mais s'entendre sur ce mot entre des centaines de milliers d'entreprises reste encore un défi. Pour en venir à bout, Benoît Thiers, fondateur de Logistix, Pierre Lanclune, Chief Data Officer et AI Officer du transporteur Heppner, et François Deprey, managing partner de SprintProject, se sont réunis le 13 octobre à Paris par l'AFNeT. Selon eux, tous les acteurs de la chaîne doivent partager quelques données clés en utilisant un vocabulaire commun, faute de quoi l'intelligence artificielle (IA) ne pourra rien en tirer.
Ce système d'échange informatisé qui, selon Benoît Thiers, “ne sent pas la modernité”, oblige en effet chaque couple de partenaires à fixer ses propres conventions. “Quand j’ai rejoint le monde de la logistique, j’ai fait le tour de toutes les initiatives et c’est hallucinant. Pour autant, on n’arrive toujours pas à faire autre chose que du bilatéral ”, constate-t-il. Alors que le transport routier européen compte 500 000 entreprises, dont 90 % ont moins de dix camions, et que l'information se perd dès qu'un grand transporteur sous-traite une course à l'un de ces petits.
Faire comme Amazon, mais à l'échelle de toute une filière
Heppner, qui achemine 72 millions de colis par an avec 3 500 salariés pour près d'un milliard d'euros de chiffre d'affaires, vit le problème jusque dans ses murs puisque chaque rachat lui a apporté des logiciels qui ne se parlent pas. “On est tous habitués, quand on commande sur Amazon, à savoir où se trouve le camion près de chez nous, mais dans un écosystème de transport plus grand, on ne peut pas donner cette information à nos clients”, regrette Pierre Lanclune, pour qui ce cloisonnement explique qu'un camion parti des Pays-Bas vers l'Espagne revienne parfois à vide alors qu'un chargeur français aurait pu le remplir.
Pour y remédier sans obliger quiconque à changer de logiciel, Logistix, structure créée fin 2024 et lauréate de deux projets France 2030, propose un vocabulaire partagé et un outil d'échange afin que chacun décrive dans les mêmes termes les mêmes événements, un départ, un retard ou une livraison partielle. “On s'est battu contre nous-mêmes pour faire minimal”, a raconté Benoît Thiers, qui rappelle que ces échanges entre entreprises ne relèvent de personne puisqu'“on n'a pas dans les entreprises de Chief Interface Officer.” Heppner a passé plusieurs mois avec ses filiales à adopter ce vocabulaire, élaboré avec le ministère des Transports, qui décrit chaque envoi comme une marchandise allant d'un point A à un point B par tronçons, quel que soit le mode.
L'IA ne fera pas de miracle avec des données en vrac
L'enjeu dépasse pourtant le suivi des colis, car une IA ne vaut que par les données qu'on lui fournit. “Je me tirerais une balle dans le pied si je disais que ça ne servait pas, c'est quand même mon métier”, a souri Pierre Lanclune, dont les équipes puisent déjà dans des logiciels sous AS400, “encore plus vieux que l'EDI, ça ressemble au Minitel”, pour calculer comment faire rouler un camion au lieu de deux. Benoît Thiers a mis en garde contre une IA qui générerait “plus de carbone dans les data centers que ce qu'on faisait avec les camions” et François Deprey a vu des start-up venues vendre des solutions clés en main qui “passent un an à se mettre d'accord avec les entreprises pour structurer les modèles de données, et elles meurent.”
Encore faut-il que quelqu'un entraîne le reste de la filière et François Deprey, fort de l'histoire du code-barres portée par GS1, sait que la bonne volonté n'y suffit pas. “Si vous n'avez pas Carrefour, Walmart, Procter & Gamble, L'Oréal qui commencent à dire ‘les gars, on y va et on emmène tout le monde’, ça ne se passe pas”, a-t-il tranché, avant de lâcher à propos de ces géants “est-ce qu'ils imposent aux autres ? Honnêtement, oui.” Et le temps presse, car le jour où le consommateur demandera à un assistant d'IA le panier le moins cher et l'heure de livraison possible, “la logistique va s'amuser”, prévient l'ancien patron de GS1 France, François Deprey. Guillaume Parisot a résumé le dilemme de bien des directeurs des systèmes d’information devant ces vieux serveurs AS400 que personne n'ose éteindre, “on ne sait plus bien ce qu'il fait, on pense qu'il ne fait plus rien, mais moi je ne prends pas le risque”, avant de conclure que dans cette course “personne n'a la réponse tout seul”, à une époque qu'il dit à la fois angoissante et fabuleuse.





