trajectoires numériques
Derrière le « business as usual », les CIO face aux possibles ruptures de l’horizon 2040
Lors de l’assemblée générale du Cigref, le 14 octobre, l’association a tenté de mettre en avant les choix pragmatiques qui se présentent devant les DSI. Tout en pointant en creux l’ampleur des défis à venir.

Emmanuel Sardet, président du Cigref
Où s’arrête la prospective et où commence le passage à l’action ? L’équilibre est notoirement difficile à trouver pour les grandes conférences sur les enjeux numériques, d’autant plus dans les contextes « BtoB ». L’exercice est tout aussi délicat pour le Cigref, association des grandes organisations en transformation numérique, dont le contenu de la séquence publique, succédant à l’assemblée générale, est chaque année un signal attendu par l’écosystème.
En 2026, le choix de l’association des DSI aura été d’orienter les prises de parole, sur le thème « Trajectoires numériques, compétitivité et performance », vers des discussions prosaïques et terre-à-terre, avec un ton très « réaliste », face aux nombreux invités réunis au Pavillon Gabriel, près des Champs-Élysées, à Paris. La feuille de route des travaux du Cigref pour 2026-2027 a ainsi mis en lumière trois priorités : la sécurité numérique, les relations fournisseurs et, bien sûr, l’intelligence artificielle. Interviewée en séance publique sur la question du passage à l’échelle de l’IA dans les organisations, Alice Guehennec, Group Chief Tech, Data & Digital Officer de Sodexo et vice-présidente du Cigref, a d’ailleurs appelé à ne pas céder à « l’hystérie » face aux annonces sur l’IA qui se succèdent dans l’actualité : « Il faut garder la tête froide, avoir un plan et le dérouler. L’adoption est un sujet important, mais il faut également veiller à ne pas recréer les shadow IT dont nous avons hérité jusqu’à présent. »
Front commun entre acteurs de l'offre et grands utilisateurs
De même, le dialogue croisé entre l’avocate Mahasti Razavi et Pascale Montrocher, DSI de SFR et administratrice du Cigref, sur la façon de gérer les partenariats technologiques dans un contexte de tensions commerciales et géopolitiques croissantes, s’est concentré sur le pragmatisme des arbitrages et des contractualisations encore possibles aujourd’hui. « Il faut articuler les gains tactiques à court terme avec les innovations que l’on peut facilement mettre en œuvre. Une stratégie à trois, quatre ou cinq ans ne peut pas être figée dans le marbre : il est nécessaire de la revoir régulièrement en fonction de ce qui arrive », a notamment souligné Pascale Montrocher à cette occasion.
Un échange qui a été prolongé par le front commun affiché par Emmanuel Sardet, président du Cigref, avec Mehdi Houas, nouveau président de Numeum, le syndicat professionnel des acteurs de l’offre technologique. Sur les enjeux de compétences comme de cybersécurité, c’est l’entente entre les prestataires et les grands utilisateurs qui prévaut, avec l’ambition de renforcer la coopération. Un engagement renouvelé en faveur du dialogue qui va dans le sens des travaux menés avec la création des Rencontres Numériques de Strasbourg par le Cigref, dont la quatrième édition se tiendra les 28 et 29 avril 2027. Pour Emmanuel Sardet, « face à l’IA et à cette volatilité globale, il va falloir se faire confiance pour partager en transparence les opportunités et les risques ».
Appel à passer un cap de transformation pour les européens
L’un des échanges les plus attendus était cependant la table ronde réunissant Nat Ives, directeur général de Nvidia pour la France, le Benelux et les pays nordiques, Anne Bouverot, directrice de l’École normale supérieure, et Lionel Chaine, DSI de Bpifrance et vice-président du Cigref. La discussion sur la place que pourraient prendre l’Europe et ses entreprises dans le monde technologique de demain a oscillé entre messages rassurants et appels à créer plus vite et plus fortement de la valeur dans l’économie numérique. « La France est très bien placée, notamment grâce à une électricité abondante, décarbonée et pilotable. L’Europe dispose déjà d’interdépendances industrielles importantes. Mais la création de valeur se joue au niveau des applications, et le principal frein reste le capital nécessaire pour financer cette révolution industrielle », a tenu à rappeler Nat Ives, tout en enjoignant les acteurs français du numérique à être plus ambitieux pour s’emparer du potentiel de croissance lié à l’IA. « Nous avons dans nos entreprises des trésors de connaissances et de données qui ne sont pas encore suffisamment structurés et qui représentent une source de valeur pour l’avenir. Il faut les utiliser pour réinventer nos processus : c’est là que se trouvent les véritables retours sur investissement », a abondé Lionel Chaine.
Anne Bouverot a, quant à elle, attiré l’attention sur les équilibres à trouver dans les relations fournisseurs, face aux risques de dépendances technologiques : « L’objectif n’est pas de remplacer toutes les entreprises chinoises et américaines, mais de construire un chemin vers davantage de résilience et de souveraineté », a-t-elle mis en avant, avant de préciser : « Il faut se demander ce que l’on souhaite continuer à payer à nos fournisseurs et ce que l’on veut investir pour réduire nos dépendances à terme. »
130 pages pour quatre difficiles scénarios d'avenir
En aparté, certains des DSI présents dans l’assistance ont regretté que le ton global de la conférence soit plus proche du « business as usual » classique que d’appels plus mobilisateurs, tels qu’ils avaient pu être lancés lors de précédentes assemblées générales. Le parti pris est d’autant plus notable que le Cigref a également dévoilé, lors de la séance, son dernier Rapport d’orientation stratégique (ROS), qui propose, lui, une perspective à l’inverse résolument prospectiviste sur les grandes transformations géopolitiques en cours sur notre planète.
Intitulé « De la prospective à l’action, recommandations stratégiques pour 2040 », ce dense document de 130 pages présente en effet quatre grands scénarios qui pourraient se révéler particulièrement contraignants pour les stratégies des grandes organisations, en particulier internationales. Il confronte également dix principes d’action que les directeurs du numérique devraient adopter à ces potentielles nouvelles réalités. Objectif assumé : pointer les axes d’adaptation, parfois majeurs, que les grandes entreprises et institutions devront peut-être mettre en œuvre plus rapidement qu’elles ne le pensent.
Présenté par David Krieff, DSI du groupe ADP, le document n’a pas été commenté par les différents intervenants, les organisateurs encourageant plutôt le public à en récupérer un exemplaire papier ou à le télécharger pour le consulter plus tard. On peut le regretter, puisque le rapport pose des questions très intéressantes sur la façon dont les directeurs du numérique et leurs organisations peuvent transformer leur « business as usual », justement, pour le rendre compatible avec les changements qui pourraient être extrêmes au cours de la prochaine décennie. Une sorte d’encouragement à réaliser des « stress tests » qui pourraient être salvateurs pour de nombreuses activités.
Mobiliser les conseils d'administration pour des changements profonds
Les quatre scénarios donnent en effet une idée de l’ampleur des ruptures envisagées. Dans l’un, l’Europe parvient à construire une troisième voie grâce à des coopérations renforcées entre puissances moyennes. Dans un autre, les alliances deviennent opportunistes, alors que les frontières entre prérogatives publiques et privées s’estompent, obligeant les organisations à sécuriser leurs accès aux ressources critiques et leurs capacités de cyberdéfense. Plus inquiétant, le scénario du « techno-féodalisme » imagine des géants privés dominant l’ensemble des couches technologiques, ce qui impose des « allégeances implicites ». Enfin, le rapport envisage aussi la possibilité d’une bipolarisation sino-américaine totale, une nouvelle guerre froide portée à l’extrême, qui pourrait contraindre les entreprises européennes à faire des choix « civilisationnels » en matière d’infrastructures, les privant d’alternatives. Autant de futurs possibles qui interrogent directement les dépendances technologiques, les capacités de réversibilité et la continuité d’activité des grandes organisations.
Après l’événement, Lionel Chaine résumait l’enjeu que recèle ce grand écart apparent entre travail de prospective et discours ultra-pragmatique : « Ce que je remarque surtout, c’est que le mot stratégie devient enfin de plus en plus employé, avec de la substance derrière. Le sujet, c’est de parvenir à engager les conseils d’administration, en plus des comités exécutifs, car ils ne sont pas encore assez investis sur ces sujets. C’est un axe sur lequel nous avons beaucoup travaillé en 2026 et qui pourra faire la différence pour obtenir des transformations profondes. » Une mobilisation nécessaire pour que la prospective mène donc au passage à l’action. Car, après tout, quel est le sens de décisions stratégiques, si ce n’est de concilier vision de long terme, réalités business immédiates et délicates adaptations opérationnelles ?





