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"L’enjeu principal de la deeptech est plutôt la liquidité du marché"

Kat Borlongan, membre du board de l’European Innovation Council (EIC) au sein de la Commission européenne, décrypte les difficultés des startups deeptech en Europe, et les signaux positifs.

Publié et mis à jour le 22 octobre 2026
7 min.
"L’enjeu principal de la deeptech est plutôt la liquidité du marché"

Quel est le rôle du Conseil européen de l’innovation ?  

En Europe, il y a peu d’acteurs capables d’accompagner les entreprises deeptech lorsqu’elles veulent passer à l’échelle, en particulier dans des domaines jugés stratégiques pour la compétitivité. C’est l’une des raisons pour lesquelles le Conseil européen de l’innovation (EIC) a été créé. Son rôle n'est pas de se substituer aux investisseurs privés, mais de compléter le marché en intervenant là où le niveau de risque ou l'horizon d'investissement freinent les financements traditionnels. L’EIC soutient ainsi des entreprises qui développent des technologies critiques et qui auraient difficilement accès à des financements classiques. Son objectif est d'accélérer leur émergence et leur passage à l'échelle, notamment grâce à des investissements en fonds propres pouvant atteindre 30 millions d'euros. 

30 millions d’euros ne restent-ils pas un montant relativement modeste au regard des investissements observés aujourd’hui, notamment aux États-Unis, où certaines levées de fonds se chiffrent désormais en milliards ? 

Si la question est de savoir si l’Europe est suffisamment capitalisée par rapport aux États-Unis, la réponse est clairement non. Mais le problème n’est pas uniquement une question de montant public. Quand on parle de financement, on présente souvent les choses comme s’il suffisait à l’État d’ouvrir une nouvelle ligne budgétaire pour régler le problème. Pour moi, l’enjeu principal est plutôt la liquidité du marché. 

Il manque essentiellement deux choses. La première est une meilleure allocation du capital. L'Europe dispose d'une épargne abondante, mais une part encore trop faible est investie dans le financement de l'innovation, en particulier par les investisseurs institutionnels. Il faut créer les conditions pour qu'une plus grande part de cette épargne puisse être orientée vers les entreprises innovantes européennes, notamment au stade du passage à l'échelle. 

La seconde concerne les sorties (exits). Les startups ne sont pas faites uniquement pour lever des fonds : elles doivent créer de la valeur, soit en devenant des entreprises durables et indépendantes, soit à travers des acquisitions ou d'autres événements de liquidité. Or, ces sorties restent moins nombreuses en Europe qu'aux États-Unis. Sans liquidité, le capital, les talents et l'expérience se recyclent moins rapidement dans l'écosystème. Pour renforcer durablement le financement de l'innovation, il faut donc à la fois davantage de capital privé mobilisé et davantage d'exits. 

Comment expliquer le difficile financement des entreprises deeptech ?  

La deeptech est extrêmement coûteuse. Les besoins en capital sont importants alors même que les entreprises sont encore à un stade précoce de leur développement. C’est très différent d’une entreprise SaaS, par exemple, où l’on peut avoir une idée et déployer un produit rapidement. La deeptech nécessite aussi d’investissements importants dans des infrastructures (capex). Cela rapproche parfois ces entreprises des modèles industriels classiques. Certaines startups deeptech doivent par exemple recourir à de la dette pour financer des usines ou des démonstrateurs industriels, ce que les startups traditionnelles font rarement. Aujourd’hui, il existe de plus en plus d’acteurs au stade d’amorcage (early stage), mais au stade du passage à l’échelle (growth), il y a encore un vrai trou dans la raquette. Il y a un deuxième sujet, qui est encore plus important que le financement, c’est le marché. Parce qu’il faut quand même des clients, européens notamment, pour acheter ces innovations.  

Certains investisseurs se demandent pourquoi investir dans une deeptech très risquée alors qu’ils peuvent investir dans des entreprises où la barrière à l’entrée semble plus faible et où le temps d’accès au marché est plus court. Le problème spécifique de la deeptech, c’est qu’il existe toujours un décalage entre la technology readiness -est-ce que la technologie est prête ? - et la market readiness - est-ce que le marché est prêt à l’adopter ? Dans des secteurs comme le climat, la santé, le spatial ou la défense, cela dépend souvent de la réglementation, des standards ou encore de la commande publique. 

Quel est l’état actuel du marché ?  

L’intérêt pour la deeptech a commencé à émerger récemment. Je dirais surtout après le Covid, la guerre en Ukraine et l’ensemble des enjeux liés à la souveraineté. La défense a notamment été un catalyseur majeur de cette évolution. Dans beaucoup de secteurs - le spatial, le quantique ou la défense par exemple - les principaux acheteurs sont issus du secteur public. Or, en Europe, culturellement et parfois pour des raisons pratiques, le marché européen a longtemps eu tendance à privilégier des acteurs déjà établis, ce qui plus difficile l’accès au marché pour les startups. Cela évolue progressivement. C’est essentiel, car sans premiers clients, il n’y a pas de passage à l’échelle. 

Y'a-t-il un autre obstacle structurel majeur ?  

Le troisième obstacle est celui de la fragmentation du marché européen. Elle se manifeste de deux façons. La première concerne les secteurs fortement réglementés, comme la medtech. Même lorsqu'il existe un cadre européen, les procédures de certification, de remboursement ou de mise sur le marché restent souvent largement nationales. Une startup qui veut se développer en Europe doit donc naviguer entre 27 administrations et autant de spécificités, ce qui ralentit son passage à l'échelle. 

La seconde est plus générale. Aujourd'hui, une startup qui souhaite recruter, attribuer des stock-options ou exercer ses activités dans plusieurs États membres doit encore composer avec des règles nationales différentes en matière de droit des sociétés, de droit du travail ou de fiscalité. C'est précisément ce type de fragmentation que le projet de 28e régime cherche à réduire, en offrant aux startups un cadre plus harmonisé pour se développer à l'échelle européenne. 

En quoi consiste le 28ème régime ?  

L'idée du 28e régime est de proposer aux startups un cadre juridique européen unique et optionnel, qui leur permette de créer leur entreprise, de recruter, d'attribuer des stock-options et de se développer plus facilement dans l'ensemble du marché européen. C'est évidemment plus complexe que cela. Aujourd'hui, le sujet est encore au stade des discussions au niveau européen. 

Dans sa version la plus ambitieuse, certains y voient un équivalent européen du Delaware : un cadre unique, simple et attractif pour les startups. Il est peu probable que l'on aille aussi loin. À l'inverse, si le 28e régime ne simplifie pas concrètement la vie des entrepreneurs, il risque de ne produire que des changements marginaux. 

L'enjeu est donc de trouver le bon équilibre : créer un véritable marché unique pour les startups, tout en respectant les compétences des États membres, notamment en matière de fiscalité. C'est l'un des principaux points de tension, car la fiscalité demeure largement une compétence nationale. 

Quels sont les points forts de la France, comparé au reste de l’Europe ? 
En France, nous avons un atout que beaucoup de pays nous envient : une politique industrielle relativement claire. Les priorités sont identifiées et, lorsqu’un sujet est considéré comme stratégique, nous avons tendance à nous y investir de manière résolue. Une autre force française est le retour d’une partie de notre diaspora. C’est notamment ce qui a contribué à la création d’entreprises comme Mistral AI : des talents partis dans la Silicon Valley sont revenus. Et ce retour ne se fait pas uniquement pour des raisons économiques. Quand une personne bien rémunérée dans une grande entreprise américaine décide de revenir en France, ce n’est généralement pas pour gagner davantage d’argent. C’est aussi lié à la qualité de vie, au souhait d’élever ses enfants ici, à l’attachement aux valeurs du pays. Pendant longtemps, revenir en France pouvait être perçu comme un sacrifice professionnel. Aujourd’hui, ce n’est plus forcément le cas. L’écosystème de la French Tech a réussi à rendre ce choix possible. 
Voyez-vous des signaux positifs qui montrent un rebond de l’Europe dans la tech ? 

Le premier concerne la talent balance dont je parlais. Les Depuis 2023-2024, pour la première fois dans l’histoire de la tech européenne, elle serait devenue positive : l’Europe attirerait davantage de talents qu’elle n’en perd. Les secteurs qui attirent le plus sont évidemment l’intelligence artificielle, mais aussi tout l’écosystème autour de la tech. Un autre chiffre intéressant vient du rapport d’Atomico : il indique qu’il y aurait aujourd’hui davantage de fondateurs par unité de capital disponible en Europe qu’aux États-Unis. Je pense que c’est positif. Plus le vivier d’entrepreneurs est important, plus les chances de voir émerger de grands leaders augmentent. Bien sûr, tous les fondateurs ne réussiront pas. Mais un vivier plus important augmente mécaniquement les chances de voir émerger des entreprises importantes. Et même lorsqu’une startup échoue, l’expérience acquise reste dans l’écosystème. Les entrepreneurs peuvent rejoindre une autre entreprise, créer une nouvelle société, investir. C’est donc un indicateur intéressant du dynamisme entrepreneurial. 


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