IA
Pour Yann Le Cun, “les LLM ne mèneront pas vers une intelligence humaine”
Face aux discours alarmistes, le scientifique français le plus emblématique de l'IA s’est rendu à Sciences Po Paris le 16 septembre 2026 pour livrer sa vision de l’évolution de l’IA.

Yann Le Cun, PDG de AMI Labs
Il y a des noms qui suffisent à capter l'attention... Et celui de Yann Le Cun, PDG de AMI Labs, en fait partie. Sa venue a fait retourner sur les bancs de l’école des adultes de tous âges, venus écouter sa lecture du monde actuel et ses intuitions sur celui qui vient. L’un des pères fondateurs de l’intelligence artificielle, dont les travaux sur les réseaux de neurones et le deep learning ont largement contribué à façonner l’IA moderne, s’est rendu à Sciences Po Paris ce 16 septembre 2026. Couvert d’applaudissements dès son entrée dans l'amphithéâtre, il a inauguré le cycle de conférences annuel de la prestigieuse grande école.
Contre les scénarios existentiels
Pour une telle sommité mondiale, impossible de ne pas réagir aux propos récemment tenus par Dario Amodei, PDG d’Anthropic, qui appelle à ralentir la course aux modèles dits “frontières”, sous peine de perdre le contrôle de ces systèmes. Yann Le Cun se place en opposition directe à l’un des grands récits qui structurent aujourd’hui le débat sur l’avenir de l’intelligence artificielle : celui d’une technologie qui pourrait, à terme, menacer l’existence même de l’humanité. Le chercheur français n’en démord pas. Il réaffirme son scepticisme face à ces scénarios dystopiques et s’attaque, au passage, à la dimension idéologique cachée derrière. "C’est, en partie, pour se draper dans une espèce d’enveloppe éthique", lance-t-il, avant d’évoquer "un énorme complexe de supériorité".
Derrière cette critique, le chercheur évoque aussi les courants de pensée qui traversent la Silicon Valley. Fin connaisseur de son écosystème, il rappelle notamment le rôle joué dans le financement d’Anthropic par Open Philanthropy, fondation liée à la mouvance de l’Effective Altruism. Un courant intellectuel qui place au cœur de sa réflexion la volonté de maximiser l’impact des actions philanthropiques et, pour certains de ses représentants, de prévenir des risques susceptibles de menacer l’avenir de l’humanité. Cette filiation éclaire, selon lui, une partie du discours porté aujourd’hui par certains dirigeants de l’IA.
“Les LLM sont très limités dans leurs capacités”
Son propos ne porte donc pas uniquement sur la possibilité d’un scénario catastrophe : il questionne aussi la manière dont certaines visions du futur se sont imposées dans le débat public. Sa voix jusqu’alors chevrotante prend en assurance lorsqu’il en vient à remettre en question la capacité même des LLM (Large Language Models) à mettre en danger l’humanité. "Les LLM sont très limités dans leurs capacités, ce type de technologie n’est pas un chemin viable vers des systèmes avec une intelligence similaire aux humains", déboulonne-t-il. Pour Yann Le Cun, le problème se situe donc en amont : son désaccord avec Amodei ne porte plus seulement sur le risque, mais sur la technologie même censée conduire à ce risque.
C’est précisément à cet endroit que le chercheur introduit la Joint-Embedding Predictive Architecture (JEPA), son architecture de modèle d’IA qu’il présente comme une piste plus complète vers une intelligence artificielle en mesure de comprendre le monde. Là où les LLM apprennent essentiellement à prédire la suite d’une séquence de mots, JEPA cherche à dépasser cette logique en construisant une représentation interne de son environnement. Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de savoir quel mot vient après l’autre, mais de tenter de modéliser ce qui se joue derrière les mots. Ces "modèles du monde", ou "world models", constituent ainsi une autre manière d’envisager la progression vers des systèmes plus intelligents : une IA qui ne se contenterait plus de manipuler du langage, mais chercherait à comprendre les mécanismes du monde physique et à anticiper son évolution.
JEPA et l’open source : les cartes à jouer
Le scientifique français voit cette autre voie comme une carte à jouer pour l’Europe et sa souveraineté. Encore faut-il accepter de ne pas suivre la trajectoire fixée par les géants américains et chinois. “Ils sont tous dans une tranchée des performances des LLM et aucune de ces entreprises ne peut se permettre de dévier de l’approche dominante, par peur de prendre du retard", analyse-t-il. Mais Yann Le Cun ne s’arrête pas à JEPA. Pour lui, la souveraineté se joue aussi ailleurs : dans la capacité à ne pas laisser quelques entreprises concentrer entre leurs mains l’accès aux connaissances produites par l’IA.
Sa deuxième piste tient en deux mots : open source. L’idée est de réunir plusieurs pays autour d’un modèle gratuit et ouvert, entraîné sur les données publiques disponibles, mais aussi sur des ressources aujourd’hui moins exploitées par les grands modèles. Il cite notamment les fonds culturels de la Bibliothèque Nationale de France. À terme, ce modèle pourrait devenir une sorte de bibliothèque mondiale, capable de puiser dans les connaissances humaines et de comprendre toutes les langues. "C’est une vision un peu utopique", reconnaît le sexagénaire à la mèche blanche iconique. Une utopie qui a néanmoins commencé à prendre forme avec le lancement du projet Tapestry, qui bénéficie déjà du soutien de plusieurs gouvernements, dont ceux de l’Inde, du Japon et du Vietnam.
Réguler les secteurs plutôt que la technologie
Cette vision de l’open source l’amène aussi à s’en prendre aux appels à restreindre son développement, notamment lorsqu’ils sont portés par des figures de l’Effective Altruism comme Dario Amodei. Il y voit une stratégie de capture de marché, sous couvert de préoccupations éthiques. Pour autant, il ne défend pas une IA sans garde-fous. En ce qui concerne le besoin de régulation, il préconise de s’attaquer aux applications de l’IA (santé, transport…), via les cadres réglementaires existants, plutôt qu’à la technologie elle-même.
Au terme de la rencontre, Yann Le Cun aura surtout défendu une vision résolument optimiste de l’IA. Face aux scénarios de cyberattaques généralisées ou de bioterrorisme orchestré par une intelligence artificielle dépassant l’humain, il se montre sceptique et juge ces perspectives irréalistes à court terme. S’il reconnaît qu’une intelligence supérieure à la nôtre finira probablement par émerger, celle-ci ne fera pas son apparition dans les trois prochaines années, selon lui. À l’heure où les discours catastrophistes occupent une place croissante dans le débat sur l’IA, Yann Le Cun continue, lui, de regarder plus loin que la peur. À ses yeux, seule une intelligence artificielle supérieures à l’humain pourrait entraîner les dangers pointés par Dario Amodei. Et les LLM sont loin du compte, certes, par leur absence de compréhension du monde physique. Les modèles du monde, qu’il entend créer, semblent pourtant être ceux dont il faudrait s’inquiéter.





