Chronique
Souveraineté numérique : enfin les mots pour dire ce que les DSI publics vivent depuis longtemps
Dans la première d'une série de quatre chroniques, Jacky Galicher s'appuie sur son expérience au sein de l'Éducation nationale, pour analyser le récent rapport du Conseil de l'IA et du Numérique sur les dépendances numériques.

Un rapport vient de paraître qui mérite davantage qu'un communiqué de presse. Le Conseil de l'IA et du Numérique (CIANum) a publié en juin 2026 son diagnostic sur la souveraineté numérique française. Le chiffre d'entrée : 80 à 90 % de dépendance pour les logiciels et services cloud, sur un marché de 150 à 180 milliards d'euros par an. Dont la majeure partie captée par trois acteurs américains.
Ce n'est pas une projection alarmiste. C'est l'état des lieux. Ce qui est remarquable dans ce rapport, c'est d'abord ce qu'il ne dit pas. Il ne réclame pas une souveraineté absolue — qu'il qualifie lui-même d'« ambition illusoire ». Il ne propose pas de grand plan de substitution technologique. Il pose une notion plus sobre et plus opérationnelle : l'autonomie stratégique. C'est-à-dire la capacité à piloter ses dépendances, à en mesurer le coût réel, et à conserver une liberté de choix effective.
Mon expérience dans l'Éducation nationale
Cette distinction change tout. La souveraineté numérique ne se mesure pas à l'origine géographique des serveurs. Elle se mesure à la réversibilité des engagements, à la portabilité des données, et à la maîtrise des conditions contractuelles. Un système hébergé en France sur infrastructure VMware sous contrat Broadcom n'est pas plus souverain qu'un système hébergé en Irlande — si personne n'a négocié les conditions de sortie.
J'ai passé vingt ans à diriger des DSI dans l'Éducation nationale — quinze ans à Versailles, la plus grande académie de France, puis deux ans en Normandie. Ce que le CIANum décrit en théorie, je l'ai vécu en arbitrages budgétaires, en négociations contractuelles, en audits de portefeuille applicatif. Et je peux témoigner que la dépendance n'est pas un accident. C'est un résultat.
Le résultat de décisions successives, souvent rationnelles prises isolément : choisir la compatibilité plutôt que l'interopérabilité, retenir la solution packagée plutôt que l'alternative à construire, reconduire le contrat en place plutôt que d'affronter le coût du changement. Chacune de ces décisions était défendable. Leur accumulation a produit un verrou structurel que personne n'a explicitement choisi — mais que tout le monde subit.
Le rôle paradoxal de l'État
Le CIANum identifie huit piliers de l'autonomie stratégique : contrôle et liberté de choix, réversibilité, diversification, sécurité, régulation, sobriété, formation, interopérabilité. Ce référentiel est utile parce qu'il sort du discours déclaratif pour entrer dans l'évaluation concrète. Axe par axe, contrat par contrat, décision par décision.
L'État joue ici un rôle paradoxal : orchestrateur de la souveraineté nationale d'un côté, utilisateur captif de solutions étrangères de l'autre. C'est cette contradiction que le rapport pointe sans toujours oser la nommer. L'Éducation nationale en est l'illustration la plus criante : premier employeur de France, premier bénéficiaire des accords-cadres nationaux avec les éditeurs américains.
Mais le rapport du CIANum fait quelque chose d'important : il donne enfin les mots pour décrire ce que beaucoup de DSI publics vivent depuis longtemps sans pouvoir le formuler dans les instances décisionnelles. La capture par l'infrastructure. Le déficit de compétences comme fabrique de dépendance. L'absence de réversibilité comme stratégie par défaut.
La question n'est plus de savoir si la souveraineté numérique est souhaitable. La question est désormais de savoir combien de temps nous accepterons encore que l'absence de réversibilité tienne lieu de stratégie. Dans mes prochaines chroniques, je documenterai comment ce mécanisme s'est construit concrètement dans l'Éducation nationale — avec les noms, les dates, et les décisions publiquement tracées depuis 2003.





