ENTRETIEN

Wallet européen : “L’identité numérique doit être gérée comme une infrastructure critique”  

Ancienne vice-ministre ukrainienne chargée de la Transformation numérique, Liudmyla Rabchynska revient sur l’expérience de Diia et les enseignements que l’Europe peut en tirer pour le déploiement des wallets numériques. 

Publié et mis à jour le 20 août 20266 min de lecture
Wallet européen : “L’identité numérique doit être gérée comme une infrastructure critique”

Vous avez été au cœur du déploiement de Diia. Quelle était l’ambition du projet ? 

L’idée de départ était simple. Il fallait arrêter de faire courir les citoyens après l’État. En Ukraine, obtenir un document administratif pouvait ressembler à un emploi à temps partiel, entre files d’attente, tampons et paperasse. L’objectif était de renverser cette logique. Diia, qui signifie « action », a été conçue comme un produit centré sur le citoyen, et non comme un portail administratif supplémentaire. Dès le départ, la réflexion a porté sur les besoins réels du quotidien. Les premiers documents intégrés en février 2020 ont ainsi été le permis de conduire et la carte grise, car ils apportaient une valeur immédiate à des millions de personnes. Aujourd’hui, Diia compte plus de 24 millions d’utilisateurs, soit 77 % des détenteurs de smartphones en Ukraine. Un résultat que beaucoup jugeaient irréaliste au lancement du projet. 

Comment avez-vous réussi à atteindre un tel niveau d’adoption ? 

Le choix a été fait de partir des usages. Dans de nombreux pays, l’identité numérique est développée avant même que ses applications concrètes ne soient clairement définies. En Ukraine, la démarche a été inverse. Les moments de vie où l’identité était réellement nécessaire ont servi de point de départ. Autre différence majeure, Diia a été pensée comme un produit. Designers, chefs de produit et spécialistes de l’expérience utilisateur ont travaillé aux côtés des experts techniques afin d’améliorer continuellement le service après son lancement. Le véritable basculement est intervenu lorsque les documents numériques ont commencé à être acceptés dans la vie quotidienne. Lorsqu’un permis de conduire présenté sur un smartphone est reconnu lors d’un contrôle routier, l’application cesse d’être une innovation et devient une infrastructure. Cette dynamique a été renforcée par l’arrivée de services à forte valeur ajoutée. En 2025, 6,2 millions d’amendes ont été réglées via l’application. Les citoyens utilisent avant tout les services qui leur font gagner du temps. Un enseignement majeur de ce projet est que la confiance ne précède pas l’usage. Elle se construit progressivement à travers des expériences réussies. À l’inverse, un service promis mais refusé dans une banque ou chez un loueur de voitures peut détruire cette confiance en quelques instants. 

Comment la guerre a-t-elle transformé Diia ? 

La guerre a fait passer Diia d’un outil pratique à une véritable ligne de vie. Du jour au lendemain, les priorités ont changé. Plusieurs dispositifs d’aide d’urgence ont été déployés directement dans l’application. Le programme exceptionnel de versement de 1 000 hryvnias a enregistré 14,3 millions de demandes. Les citoyens pouvaient recevoir une aide de l’État en une minute, sans avoir à se rendre dans une administration. Lorsque des bureaux sont détruits ou occupés, cette capacité devient essentielle. Les documents d’enregistrement militaire ont également été numérisés avec la même valeur légale que leur équivalent physique. Soldats comme civils pouvaient ainsi les conserver sur leur téléphone. Dans un contexte marqué par les déplacements de population et les difficultés d’accès aux administrations, disposer de ses documents et de ses démarches administratives sur un smartphone est devenu indispensable. Un système d’enregistrement des employés a aussi été mis en place afin d’aider les entreprises à protéger certains salariés clés de la mobilisation, de manière transparente et sans lourdeur administrative. La perception de Diia a profondément évolué. L’application n’était plus seulement associée à la simplification des démarches administratives. Elle devenait un outil auquel les citoyens confiaient leur argent, leurs documents et une partie de leur sécurité. 

Comment garantir la résilience d’une identité numérique face aux crises et aux cyberattaques ? 

L’Ukraine a transféré très tôt les données critiques de l’État vers le cloud, bien avant l’invasion à grande échelle. Cette décision était controversée à l’époque, mais elle s’est révélée décisive. Les services sont restés opérationnels, les données ont été protégées et l’accès à Diia a pu être maintenu. La cybersécurité a également été considérée comme un mode de fonctionnement permanent et non comme une simple phase de projet. Les cyberattaques coordonnées qui ont visé plusieurs systèmes gouvernementaux en janvier 2022, quelques semaines avant l’invasion, ont renforcé cette conviction. Un système utilisé par 24 millions de personnes constitue naturellement une cible de choix. Les risques vont du phishing aux attaques d’infrastructure en passant par l’ingénierie sociale. La réponse ne consiste pas à éviter toute centralisation, mais à intégrer de la redondance, de la segmentation et de la résilience à tous les niveaux. Des investissements importants ont également été réalisés dans les capacités de détection et de réponse. Dans un environnement réel, l’enjeu n’est pas de savoir si une attaque surviendra, mais à quelle vitesse elle pourra être détectée, contenue puis corrigée. 

L’Europe est-elle sur la bonne voie avec les wallets numériques ? 

L’ambition est la bonne. Une identité numérique interopérable à l’échelle européenne peut transformer les usages des citoyens comme des entreprises. Les fondations techniques et réglementaires progressent rapidement. Le principal défi est désormais celui de l’adoption. Les citoyens doivent comprendre l’utilité de ces outils et pouvoir les utiliser aussi naturellement dans le secteur privé que dans les services publics. Une plateforme unique n’est pas indispensable. Ce qui compte, c’est que la complexité reste invisible pour l’utilisateur. Le risque principal est davantage politique que technique. Des wallets nationaux insuffisamment coordonnés pourraient créer de la confusion et freiner l’adoption. Le cas ukrainien illustre également qu’une identité numérique ne peut être portée uniquement par les administrations. Son adoption dépend d’un engagement simultané des acteurs publics et privés. Plus largement, elle doit être gouvernée comme une infrastructure critique. 

Quel rôle les acteurs privés doivent-ils jouer ? 

Leur implication dès le départ est essentielle. L’identité numérique n’est pas un projet gouvernemental. Elle concerne les citoyens, les entreprises et l’ensemble de l’écosystème économique. La réussite repose sur une capacité à travailler collectivement. Administrations, entreprises et utilisateurs doivent pouvoir partager leurs retours d’expérience, discuter ouvertement des difficultés rencontrées et construire ensemble les solutions. La transparence ne se résume pas à la communication. Elle suppose une véritable écoute et une capacité à répondre concrètement aux préoccupations exprimées. 

Comment analysez-vous l’approche française, notamment sur la vérification d’âge ? 

La France pose les bonnes questions. La vérification d’âge constitue un excellent point d’entrée parce qu’il s’agit d’un cas d’usage fréquent, sensible et immédiatement compréhensible pour les citoyens. Ce qui ressort de l’approche française, c’est son pragmatisme. Plutôt que d’attendre une solution parfaite, les pouvoirs publics avancent sur des usages concrets et créent progressivement des habitudes autour de l’identité numérique. Le déploiement de Diia a mis en évidence une réalité simple. Les usages construisent la confiance, et la confiance favorise ensuite l’adoption. Le défi consiste désormais à maintenir l’alignement avec le futur cadre européen. Il serait contre-productif de développer des solutions performantes à l’échelle nationale avant de devoir les reconstruire pour respecter les standards européens. La France dispose des capacités techniques et institutionnelles nécessaires pour avancer sur les deux fronts. L’enjeu principal reste la coordination entre les acteurs publics, privés et européens. 


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