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Au Sénat, l'économie de la haine atteint son point d'ébullition 

Réunis le 22 juin au Sénat, associations, régulateurs et institutions ont dévoilé les résultats de la première Grande Enquête sur les cyberviolences sexistes et sexuelles et appelé à renforcer la responsabilité des plateformes. 

Publié et mis à jour le 22 juin 20265 min de lecture
Au Sénat, l'économie de la haine atteint son point d'ébullition 

Olivia Richard, sénatrice et membre de la Délégation aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes

Fiona Slous / Alliancy

Dehors, la chaleur s'écrase sur les pavés du palais du Luxembourg. Dedans, les cyberviolences sexistes et sexuelles atteignent un point d'ébullition politique. Réunis ce 22 juin au Sénat pour la restitution de la première grande enquête sur le sujet, associations, chercheurs, magistrats et représentants de l'État refusent de reléguer la cyberviolence au rang de nuisance numérique. Les femmes représentent 82 % des victimes. Et Plus d'une victime sur deux étaient mineures au moment des faits. Le phénomène touche ainsi à la protection des mineurs, à la participation des femmes à la vie publique et à la responsabilité des plateformes. “Considérer les cyberviolences sexistes comme un problème de comportement individuel sur les réseaux sociaux est une erreur”, affirme Olivia Richard, sénatrice et membre de la Délégation aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes. Pour ouvrir la matinée, la parlementaire lit trois messages : menaces de mort, appels au suicide et injures misogynes. Tous adressés à la vidéaste Tiphaine D, devenue l'un des visages de la lutte contre le cyberharcèlement après un procès historique en 2025. Le silence gagne quelques instants la salle Coty. “Les cyberviolences sexistes sont en elles-mêmes des stratégies d'exclusion pour faire taire, intimider, décourager la participation des femmes à la vie publique”, ajoute Olivia Richard. Les applaudissements résonnent sous le lustre central. Ils accompagnent moins un discours qu'une reconnaissance. Celle d'un phénomène désormais considéré comme systémique. 

"Le cyberespace est souvent considéré comme un espace public où les gens discutent. Ce n'est pas un espace public, c'est un espace commercial”

— Aurélie Olivesi, maîtresse de conférences HDR en sciences de l'information et de la communication.

Une violence monétisée 

Les chiffres dévoilés dans la foulée donnent une mesure concrète du phénomène. Plus d'une victime sur deux était mineure au moment des faits. Seules 12 % ont porté plainte. Lorsque les violences débordent des écrans, 54 % des victimes déclarent des pensées suicidaires et 24 % rapportent une tentative de suicide. “Ces chiffres ne sont pas des statistiques abstraites, ce sont des récits de vie abîmés, fracassés”, rappelle Cécile Mantel, cheffe de la Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains. Dans les rangées de velours rouge, les applaudissements ponctuent chaque intervention. "Le cyberespace est souvent considéré comme un espace public où les gens discutent. Ce n'est pas un espace public, c'est un espace commercial”, relève Aurélie Olivesi, maîtresse de conférences HDR en sciences de l'information et de la communication. Dans un espace commercial, l'attention constitue une ressource. Plus un contenu suscite de réactions, plus il gagne en visibilité et en valeur. “Les algorithmes de recommandation amplifient des contenus haineux parce que cela génère de l'engagement, donc de la valeur économique”, souligne Cécile Mantel. Les cyberviolences ne prospèrent pas malgré certains modèles numériques. Elles prospèrent aussi grâce à eux. Les discours masculinistes, racistes ou antisémites s'insèrent dans une mécanique qui récompense la viralité avant de s'interroger sur les conséquences. Un mot revient lors des tables rondes :  impunité. 

Fiona Slous / Alliancy

Réguler la température  

Si la haine circule, c'est aussi parce qu'elle est distribuée. La responsabilité des plateformes traverse ainsi l'ensemble de la matinée. Les débats autour du Digital Services Act, de l'AI Act et des textes Omnibus européens alimentent une même préoccupation : comment maintenir un niveau élevé de protection dans un environnement numérique en constante évolution ? “Il est important de rester fortement dans une position de défense des droits fondamentaux dans l'espace numérique”, plaide Célia Zolynski, professeure des universités et membre de la Commission nationale consultative des droits de l'homme. Bien que dans une tendance d’allégement des règlementations, l’Omnibus introduit une interdiction saluée, celle des outils de “nudification” assistés par IA. Pour les associations, il doit désormais s'accompagner de moyens de contrôle et de sanctions effectives. "Les nouveaux concepts de présomption de vie algorithmique ou de safety by design sont des pistes à explorer”, avance Victoire Poignet-Legray, co-responsable du pôle accompagnement des victimes de StopFisha. Anticiper les détournements possibles d'un service. Réduire les risques dès la conception. Empêcher qu'un outil devienne un vecteur de violences. “Reconnaître les violences qui s'exercent dans un espace et se donner la possibilité de les prévenir en modifiant à l'origine leurs conditions de production”, résume la représentante de StopFisha. Laurence Pécaut-Rivolier, conseillère à la Cour de cassation et membre du collège de l'Arcom, a rappelé que les très grandes plateformes avaient désormais l'obligation d'évaluer et de réduire les risques systémiques générés par leurs services. Une évolution qui place désormais la protection des utilisateurs au cœur des choix de conception. 

Les moyens de refroidir l'incendie 

À l'approche de midi, les débats quittent les grands principes pour revenir au terrain. Celui des signalements, des enquêtes et des contenus visionnés chaque jour par les associations. Chez Point de Contact, cinq analystes seulement traitent les alertes reçues par la plateforme. L'association a enregistré 122 000 signalements en 2025, contre environ 30 000 sept ans plus tôt. “Derrière les signalements non traités, il y a potentiellement des victimes qui n'ont pas pu être accompagnées”, alerte Alejandra Mariscal Lopez, sa directrice. Les équipes sont régulièrement confrontées à des contenus pédocriminels ou à des violences d'une extrême brutalité. Une exposition qui use les professionnels autant qu'elle révèle les limites du système actuel. “Ça implique évidemment de prendre en charge ces personnes-là au vu de ce qu'elles voient tous les jours”, ajoute Yann Lescop, responsable projets et études de Point de Contact. Quelques sièges plus loin, Laura Pereira Diogo, cofondatrice de StopFisha, résume un sentiment partagé par de nombreuses associations présentes ce matin-là. “On ne peut plus se contenter de félicitations, on veut vraiment des moyens”, lance-t-elle sous les applaudissements de la salle. Midi passé, les chaises rouges se vident. Dehors, l'air brûlant continue de remonter des pavés du Luxembourg. Dedans, les cyberviolences sexistes et sexuelles auront été décrites comme le symptôme d'un système où la haine circule, s'amplifie et se monétise. Une mécanique dont tous les acteurs réunis au Sénat semble considérer comme une température insoutenable. 


Alliancy x Point de Contact

Alliancy et Point de Contact ont officialisé leur partenariat

Signature du partenariat Alliancy et Point de Contact au Sénat
Anne Souvira et Sylvain Fievet
Présidente de Point de Contact et CEO d'Alliancy

Après trois heures d'échanges consacrés aux cyberviolences sexistes et sexuelles, une signature vient donner une traduction concrète aux débats sur les moyens. Au Sénat, Anne Souvira, présidente de Point de Contact, et Sylvain Fievet, CEO d'Alliancy, ont officialisé un partenariat destiné à renforcer la visibilité de l'association auprès de l'écosystème numérique et économique.

L'enjeu dépasse la seule notoriété. Désignée signaleur de confiance par l'Arcom en mars 2025 dans le cadre du Digital Services Act, Point de Contact voit son activité croître beaucoup plus vite que ses ressources. En sept ans, le nombre de signalements reçus est passé d'environ 30 000 à 122 000 par an. “Le premier objectif va être de rendre l'association plus visible auprès des partenaires, notamment privés, qui peuvent contribuer par différents moyens à soutenir les actions de l'association”, a expliqué Alejandra Mariscal Lopez, directrice de Point de Contact.

Avec une équipe composée aujourd'hui de quelques salariés seulement, Point de Contact ambitionne d'atteindre une vingtaine de collaborateurs afin de renforcer ses capacités de traitement, d'analyse et d'accompagnement. Un objectif directement lié à la hausse continue des signalements. “Derrière les signalements non traités, il y a potentiellement des victimes qui n'ont pas pu être accompagnées”, a-t-elle rappelé.